![]() |
Fédération
des syndicats généraux de l'Éducation nationale
Construisons l'École de tous
|
| Accueil >>Métiers >>Invités de "Profession Education" | |||||
Votre livre est inspiré de votre pratique professionnelle. En quoi se prête-t-elle bien au genre romanesque ?
Pour beaucoup, il ne va pas de soi qu’une réalité aussi prosaïque et frappée de routine puisse faire littérature. Or tout l’y prédispose. D’abord l’unité de temps : l’année scolaire structure les esprits, j’en ai fait la charpente du livre. Ensuite l’unité de lieu, d’où mon titre. Une fois posé cela, qui relève d’ailleurs plutôt du théâtre, il suffit d’être convaincu que le réel est souvent beaucoup plus riche que la fiction. A fortiori un collège, carrefour de destins, de tensions, d’affects, de petites misères et de petites joies, tout ceci accentué peut-être par le contexte populaire dans lequel j’ai toujours travaillé. Guerre et paix, à côté, c’est du minimalisme. Que diriez-vous de votre pratique professionnelle en collège Zep ? Je me souviens du sort que mes condisciples « petits-bourgeois » et moi-même réservions à nos profs de lycée de centre-ville, ce n’était pas triste. Simplement, on savait bien qu’à la fin tout rentrerait dans l’ordre, car les parents s’en mêleraient, ou bien nous nous régulerions de nous-mêmes car au fond nous étions très loyaux au système. Tout ça pour dire quoi ? Premièrement, que le bordel n’a pas attendu les banlieues métissées (puisqu’il s’agit de ça) pour exister. Deuxièmement, que s’il y a un inconfort spécifique à ces collèges Zep, ce n’est pas le bordel. Le vrai problème auquel on est confronté n’est ni la violence (domaine de l’exception, quoi qu’on dise), ni même l’irrespect. C’est plutôt une sorte de défaut technique structurel et donc permanent. Une incompatibilité entre les pratiques pédagogiques et la manière d’être dans la classe de ces élèves-là (et peut-être de tous). Même si vous avez le silence total dans votre classe (et cela arrive souvent), vous ne pouvez jamais être sûr que vous êtes compris ou simplement entendu, et qu’il est en train de se passer quelque chose dans le cerveau des élèves. C’est cette « mésentente », à tous les sens du terme, que j’ai voulu décrire dans Entre les murs. Parce qu’elle est le cœur du problème, et aussi parce que je la trouve drôle et même réjouissante car elle atteste que les corps résistent au moule. Quel regard portez-vous sur l’évolution de l’enseignement depuis vingt ans ? Envisager l’évolution de l’École depuis vingt ans revient pour moi à comparer l’École que j’ai connue élève, et celle que je connais en étant prof. Si je m’en tiens à ma matière, c’est fou ce que ça a changé, en bien. Les cours de français, ceux de lycée en tout cas, étaient exclusivement magistraux, et ils ennuyaient à peu près tout le monde, y compris, c’est un comble, le petit littéraire que j’étais. L’élève est toujours plus sollicité, on le fait de plus en plus écrire, la littérature est, non pas assassinée comme diraient certains excités, mais divisée en une multiplicité d’approches et de travaux qui, je pense, aident à la faire passer. Autrefois on s’en remettait à la réceptivité pure de l’élève, et donc seuls les déjà convertis suivaient (et l’on sait bien l’origine sociale des déjà convertis par la littérature). De ce point de vue, je trouve que l’École a montré une capacité à s’adapter que d’ordinaire on lui dénie. On pourrait en dire autant de la diversification des filières, qui permet d’ouvrir des parcours pour des élèves qui, il y a vingt ans, auraient été éjectés sans sommation. Il reste des milliers de choses à faire, mais nous sommes sur la bonne voie, qui est celle de la démocratisation de l’École. Laquelle est une longue marche, comme aurait dit un ami chinois. Et nous n’en sommes qu’au début, voire à la phase critique, d’où le découragement ambiant et une certaine tentation réactionnaire. Mais il faut tenir jusqu’au bout le pari de la démocratie. Il faut être moderne absolument, fais-je dire à un de mes personnages, rimbaldien. Pensez-vous que l’action syndicale puisse répondre aux besoins des nouveaux enseignants ? Pour tout un aspect de la vie des enseignants, ce qui concerne le tout-venant du salarié (défense de son statut, vigilance sur les évolutions qu’on essaie d’imprimer), il va sans dire que les syndicats sont très utiles, et qu’ils le seraient d’autant plus si les enseignants se syndiquaient plus abondamment. Mais il y a quelque chose de très spécifique à l’Éducation nationale, c’est que ce n’est pas une boîte, et qu’à un moment le schéma du rapport de forces classique entre un patron et ses employés ne fonctionne pas. Un tiers s’immisce là-dedans, c’est l’élève, et l’élève n’est pas un yaourt ou une machine à laver. Certes, la grande majorité de ce qui est revendiqué du point de vue d’un syndicalisme classique est également utile pour l’élève (même si ça n’en a peut-être pas la vocation...). Par exemple un prof préparera d’autant mieux ses cours qu’il bénéficiera de temps et d’une certaine aisance. Par exemple aussi, tous les acteurs de l’École auraient à gagner à ce que soient créés des postes d’aide-éducateurs, pour ne parler que de ceux-là. Mais pour ce qui est des pratiques pédagogiques, ce qui serait bon pour l’élève signifie, je pense, une réelle remise en question de l’enseignant, et peut-être, dans un premier temps en tout cas, certaines difficultés nouvelles. Si les syndicats sont disposés à accompagner cette évolution, et à faire auprès des enseignants un travail d’élucidation de ces enjeux, leur expliquant qu’en dernière instance tout le monde y gagnera, alors je suis solidaire de leur action.
|
thèmes abordésDans la même rubrique
|
||||