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25 septembre 2006

Serge Wolikow, professeur d’histoire à l’université de Bourgogne et auteur du Front Populaire en France (éditions Complexe), revient sur l’action du Front Populaire à l’occasion des soixante-dix ans de ses réformes.

Quelles sont les circonstances de la victoire électorale du Front Populaire ?

Le Front Populaire n’est pas qu’un changement électoral, c’est un moment d’un vaste mouvement social qui a commencé avant les élections de 1936 et qui se poursuit après. Avant l’élection, le terme de Front Populaire est inséparable de la mobilisation ouvrière à l’initiative des syndicats contre le danger d’un pouvoir conservateur et socialement régressif. En 1934, les ligues d’extrême droite ont utilisé le mécontentement social pour développer un antiparlementarisme et demander un pouvoir fort, un régime autoritaire. Les syndicats ont alors pris l’initiative d’une riposte pour interpeller les partis politiques, ce qui a abouti en février 1934 à une grève générale pour la défense des libertés démocratiques contre le fascisme. Parallèlement des intellectuels, chercheurs et enseignants, notamment le philosophe Alain, le biologiste Paul Rivet et le physicien Paul Langevin, créent des comités de vigilance contre le fascisme. Ce mouvement incite les partis politiques de gauche à s’unir pour éviter ce qui s’est passé en Allemagne où la gauche était divisée. C’est ainsi qu’est mis au point un programme commun négocié dans l’hiver 1935-1936 par les communistes, les socialistes et les radicaux, soutenus par le mouvement associatif et syndical. Il ne se produit pas aux élections un « raz-de-marée » en faveur de la gauche, mais l’alliance lui permet cependant d’avoir la majorité à la Chambre des députés.

Quelle est la place des organisations syndicales dans les réformes engagées par le Front Populaire ?

La victoire électorale est relayée par un mouvement social sans précédent. De nombreuses grèves se développent juste après les élections. Elles sont liées d’une part à une impatience des ouvriers et des électeurs qui ont voté à gauche et qui attendent des réformes, et d’autre part à une mobilisation contre les sanctions prises par certains patrons après les manifestations du 1er mai 36, entre les deux tours du scrutin : il s’agit d’obtenir la réintégration de ceux qui ont été licenciés. Les travailleurs, inquiets, occupent les usines pour éviter le lock out, la fermeture de l’usine et le licenciement de tous les employés. Ces grèves prennent de l’ampleur : on compte jusqu’à deux millions et demi de grévistes au mois de mai, alors que le gouvernement n’est pas encore formé. Il se constitue au mois de juin et propose l’arbitrage du président du Conseil pour une négociation générale avec le patronat et les syndicats, ce qui débouche sur les Accords de Matignon signés le 7 juin. Les réformes sociales du Front Populaire sont les fruits à la fois d’une victoire électorale et d’une mobilisation sociale. Les lois votées en juillet reprennent les Accords de Matignon : le temps de travail hebdomadaire passe de 48 à 40 heures sans perte de salaire ; on met en place une représentation des salariés avec les élections des délégués du personnel dont le corps électoral comporte les hommes, les femmes et les étrangers ; sont aussi créés à ce moment-là les congés payés de deux semaines et les conventions collectives. Par la suite, le gouvernement aura du mal à réaliser son programme commun et se heurtera à des difficultés financières.

Quelles sont les réformes du Front Populaire pour l’Éducation nationale ?

L’École est un sujet politique sensible, notamment à travers la question de la laïcité et celle des relations entre le public et le privé. Le Front Populaire ne s’est pas laissé enfermer dans ces problématiques. La question scolaire est prise du côté de la lutte contre la fragmentation sociologique du système éducatif. À l’époque, celui-ci est marqué par un cloisonnement très fort entre deux enseignements : un enseignement réservé aux milieux populaires qui aboutit au certificat d’études, et une filière, réservée aux classes moyennes et plus aisées qui aboutit au lycée et au bac, qui concerne moins de 10 % de la population. Les actions du Front Populaire répondent à une aspiration du monde ouvrier à accéder à un savoir jusqu’alors réservé aux classes favorisées. Jean Zay, alors ministre de l’Éducation, est porteur de toutes ces revendications. Mais les résistances institutionnelles et le temps nécessaire aux réformes dans l’Éducation font que ses mesures sont plus annonciatrices de modifications ultérieures que de bouleversements immédiats. Il augmente cependant le budget de l’Éducation nationale et crée de nombreux postes, ce qui allégera les classes les années suivantes. Il lance aussi un programme destiné à développer la recherche qui aboutira à la création du CNRS en 1939.

Le sous-secrétariat d’État aux loisirs et aux sports est une création du Front Populaire. Quelle a été son œuvre ?

Il traduit une prise en compte de la volonté des milieux défavorisés d’avoir accès aux savoirs et à la culture. Le but est de compenser les inégalités en s’appuyant sur les associations très nombreuses dans ce domaine. L’Éducation populaire est liée à la politique des loisirs et des sports qui dépend du ministère du Travail et de la Solidarité et non de l’Éducation nationale. Léo Lagrange mène une politique volontariste d’accès à la culture, notamment en ouvrant les musées aux milieux populaires par le biais d’entrées gratuites et en favorisant l’accès aux sports « de riches ». Il soutient les associations sportives et culturelles et met en place un « brevet sportif » d’animateur, conjointement avec les associations. Les « Maisons de la culture » sont aussi créées en 1936, même si l’idée sera reprise par Malraux après 1958. L’esprit du Front Populaire a laissé des traces mal identifiées, il en reste une démarche : il ne peut pas y avoir de revendication de justice sociale qui ne fasse place au savoir et à la culture.

Propos recueillis par François Salaün



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