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6 mars 2007
Christian Rouaud (invité de PE n° 164, février 2007)
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Nostalgie des années 70 ? Comment s’inscrit ce film dans votre vision de cette période ? La sortie programmée ce printemps est-elle significative ?
Il n’y a pas pour moi de nostalgie, plutôt un désir de transmettre, peut-être un réflexe d’ex-pédago puisque j’ai été prof moi-même, en tout cas l’envie d’interroger ces années d’après 68 qui ont été extrêmement fécondes en questionnements, en luttes, en recherche d’une façon différente de vivre ensemble.
J’ajoute que je suis un peu fatigué de la représentation médiatique de mai 68 comme un joyeux carnaval animé par de jeunes bourgeois désœuvrés, qui, après avoir lancé quelques pavés la nuit du 10 mai, se sont enfermés pour fumer des joints et discourir sur la révolution à faire. Mai 68, pour moi, c’est dix ans de militantisme, avec l’idée que les questions soulevées par l’insurrection étudiante se déclinaient dans toutes les strates de la société, à travers la lutte pour l’avortement, les mouvements anti-nucléaires, les comités de soldats, d’usagers des transports, le Larzac et les grèves ouvrières incessantes, dans une période où le capitalisme commençait à se restructurer. Dans ce paysage mouvementé, Lip est un emblème, une sorte de modèle, un mythe qui a fait rêver les foules et nous reste en tête comme un moment d’exaltation.
La sortie du film quelque temps avant les élections n’est pas totalement fortuite en effet, car le combat des Lip peut éclairer bien des débats qui nous agitent aujourd’hui.
La démocratie (qu’on n’appelait pas encore participative), la bataille contre le chômage, la mobilisation populaire, l’organisation de la lutte, autant de thèmes que le film aborde, autant de questions qu’il pose. Par ailleurs, sans dévoiler la fin du film, on peut dire que l’épilogue de Lip marque les premiers signes de l’offensive libérale dont les effets se font sentir aujourd’hui.
On commence à passer alors d’un capitalisme fondé sur un patronat plus ou moins éclairé, (en tout cas soucieux de la bonne marche et du développement de son entreprise) à un capitalisme financier, dominé par des actionnaires pour qui seule compte la rentabilité immédiate des capitaux. Avec les conséquences que l’on sait pour les travailleurs.
Quels regards portez-vous sur l’action syndicale d’aujourd’hui par rapport à celle de l’époque des Lip ?
Difficile de comparer. Imaginez qu’à la veille de la grève de 1973, la moitié des ouvriers de Lip étaient syndiqués ! Cela fait rêver aujourd’hui, mais en même temps c’était le fruit de dizaines d’années de travail de Charles Piaget et de ses camarades, à travers des luttes partielles, des revendications modestes, des affrontements sporadiques qui faisaient progresser dans un même mouvement la prise de conscience et la syndicalisation.
Et puis les idées de 68 sont encore dans les esprits, avec ce que cela suppose d’audace et d’imagination. « C’est possible », disaient-ils. Qu’est-ce qui est possible aujourd’hui ? Je n’en sais rien, ce n’est pas à moi de le dire. Beaucoup de choses ont changé depuis cette période, la peur du chômage est passée par là, mais ce que disent les Lip c’est qu’il n’y a pas de fatalité et qu’un groupe déterminé et solidaire peut soulever des montagnes. Je pense que l’énergie dont ils font preuve dans le film pourrait bien donner des idées.
Comment qualifieriez-vous ce film : militant, de militant pour les militants ?
Pour tout public ?
Tout public, évidemment. Cette histoire est un thriller, avec ses rebondissements et ses coups de théâtre.
Mais c’est aussi une galerie de portraits, car chacun de ceux qui racontent la lutte parle de lui, bien entendu, et on a envie de les suivre dans leur aventure parce que ce sont des conteurs hors pair, qu’ils sont drôles, émouvants, et qu’ils y prennent un évident plaisir.
C’est enfin un film qui fait travailler les idées, et qui bouscule nos certitudes, parce que les Lip ont mis en œuvre une dialectique de l’action et de la réflexion qui fait souvent défaut aujourd’hui. Bien sûr, nous voyons des militants à l’action, mais nous voyons surtout des hommes et des femmes debout.
Que diriez-vous à nos lecteurs pour les inciter à voir votre film ?
Je dirais à ceux qui ont connu cette période : venez confronter votre mémoire à celle des Lip, venez voir ce qu’est devenu cette grève, venez retrouver ces héros malgré eux qui ont incarné un moment les espoirs de votre génération.
Aux jeunes qui ne savent rien de Lip, je dirais : venez découvrir des personnages superbes, une histoire simple et incroyable qui a bouleversé la France et qui a fait accourir à Besançon des gens du monde entier un certain été 1973 dans une usine occupée.
Et après ? Le(s) succès de ce film, ce serait quoi ?
Nous avons lancé un appel aux associations d’éducation populaire, aux syndicats, aux organisations citoyennes pour qu’elles s’emparent du film et que s’organisent des débats autour des questions qu’il nous pose aujourd’hui.
Le succès, au-delà du nombre d’entrées, serait que cet appel ait un écho et que l’histoire des Lip retrouve, grâce au film, une véritable actualité dans le débat démocratique.
Nous allons aussi ouvrir un blog, intitulé « À chacun son Lip » où nous proposerons aux internautes de raconter comment ils ont vécu cette période, pour faire resurgir l’histoire de la mobilisation qui a accompagné les Lip et susciter en retour un dialogue avec les jeunes spectateurs intéressés par cette histoire dont ils sont les héritiers.
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