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9 novembre 2004
Interview Hervé Hamon : Tant qu’il y aura des élèves
Hervé Hamon fut professeur de philosophie avant de se tourner vers le journalisme
et l’écriture. En 1984, il écrivait avec Patrick Rotman Tant qu’il y aura des profs, enquête de terrain sur les collèges et lycées de France. Vingt ans après, il est retourné sur les lieux du crime et publie un deuxième opus, Tant qu’il y aura des élèves. Un regard sensible mais lucide sur le second degré du système éducatif français. |
Vous constatez que le niveau moyen des élèves monte mais que les écarts se creusent, et que de ce point de vue rien n’a vraiment évolué ces vingt dernières années, sauf dans les lycées professionnels. Comment expliquer cela ?
Patrick Rotman et moi avions été traumatisés par ce que nous avions vu des anciens LEP, véritables parkings à chômeurs, lieux sinistres et sinistrés. Dans nombre de cas, une fois sortis de ces bâtiments délabrés où régnaient le machisme, la défiance entre enseignement général et professionnel et où l’on travaillait sur des machines obsolètes et dangereuses, nous ne voyions qu’une seule solution : fermer. Mais, contrairement à ce qui se dit, le mammouth éducatif est capable d’évolution. Il peut être réactif et inventif. À cet égard, la confrontation avec la réalité est confondante : l’enseignement professionnel a évolué de manière spectaculaire ! Les lycées professionnels sont aujourd’hui rénovés voire reconstruits et les équipements sont souvent à la pointe de la technologie. J’ai pu constater sur le terrain les résultats positifs de la décentralisation... Attention, je ne dis pas que c’est le Pérou, mais il faut reconnaître que les progrès sont fulgurants, notamment dans le secteur industriel, grâce à l’évolution des personnels, à leur capacité d’initiative et à la liberté qui leur est laissée. Il est à noter que cette branche de l’Éducation nationale a finalement bénéficié d’une grande continuité de la volonté politique malgré des discours parfois contradictoires et les alternances. Paradoxalement, sa chance a peut-être été de ne pas être au cœur des préoccupations politiques et syndicales et de pouvoir se transformer sans que personne n’y trouve rien à y redire. Je prends souvent l’exemple de ce lycée automobile de Marseille qui a su anticiper l’apparition du contrôle technique et proposer avant tée à ce nouveau besoin. Plus récemment s’est engagée une nouvelle réflexion, constatant que le nombre d’accidents est en baisse et que par conséquent la demande de formation évolue. Je crois que l’élément déclencheur de cette transformation a été la création du bac professionnel qui a provoqué un appel d’air pour les élèves comme pour les enseignants. J’appelle cela le syndrome de la porte ouverte : l’accès aux formations post-bac, même s’il n’est pas généralisé, est devenu possible et a tiré tout le monde vers le haut.
Vous insistez sur le fait que la culture professionnelle du monde éducatif est trop soumise aux influences syndicales pour pouvoir évoluer. Mettez-vous tous les syndicats dans le même panier ?
En ce qui concerne la syndicalisation, oui ! De ce côté aussi le monde a beaucoup changé en vingt ans. Les jeunes professeurs que j’ai rencontrés ont au mieux un discours très détaché vis-à-vis des organisations syndicales, au pire ils les rejettent fortement, les considérant comme des boutiques cyniques au même titre que les appareils politiques. Les plus anciens, eux, sont désabusés. Pas hostiles, juste nostalgiques d’une époque plus faste et désolés de constater le peu de résultats de leur engagement dans la vie de leur établissement. En 1984, l’idéologie et l’appartenance syndicale structuraient la vie professionnelle. La manière même d’enseigner indiquait des orientations syndicales.Aujourd’hui, il n’y a plus de lien entre pensée syndicale et pratiques pédagogiques : on peut être à l’UMP et s’impliquer dans des itinéraires de découverte au collège... La démarche pédagogique semble s’être banalisée et n’est plus l’apanage de militants engagés opposés à un système dominant. Cela peut être perçu comme un progrès, mais je pense malgré tout qu’il y a un déficit important d’identité professionnelle, dont l’IUFM est l’unique matrice avant un exercice solitaire de l’enseignement. Enseigner se vit plus comme un rapport émotionnel à des classes et non comme un métier, une activité professionnelle au service d’une mission.
Dans ce contexte, il faut bien le reconnaître, le Sgen-CFDT est peu visible, ne sachant pas ou plus comment assumer sa spécificité. J’ai, hasard du calendrier, mené mon travail d’enquête au moment de la décentralisation et de la réforme des retraites, et j’ai pu sentir le malaise des militants de votre organisation qu’ils soient pour ou contre les choix confédéraux : une sorte d’entre-deux dans lequel personne ne se retrouve.
La question de la restauration d’une autorité prétendument perdue est à la mode. Comment analysez-vous ce phénomène ?
Je ne suis pas étonné qu’un ministre désargenté et sans point de vue sur le système éducatif occupe le terrain médiatique en jouant sur la nostalgie. Ce qui me surprend plus, c’est que la mayonnaise prenne. Jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, il n’était pas question d’échec scolaire. L’école était en quelque sorte innocente, non comptable des réussites et des échecs des élèves, simple révélateur de leurs dons ou de leurs difficultés. Les réflexions sur la corrélation entre résultats scolaires et catégories sociasystème est en fait très récente. Alors certains, au lieu de se confronter au réel, se réfugient dans ce fantasme de l’innocence, laxisme intellectuel qui vise à dédouaner l’École de ses échecs. Car reconnaître que le niveau monte, c’est dans le même temps admettre qu’il n’a pas monté partout, que les écarts se sont creusés, c’est poser les questions gênantes, c’est faire s’effondrer le mythe de l’École partout semblable à elle-même. Pourtant, personne n’est dupe quand le ministre remet en cause un collège unique qui n’a jamais vraiment existé. L’École ment et tous en souffrent, enseignants, parents et élèves. Mais en aucun cas la société actuelle n’accepterait le retour à une autorité fondée sur le simple pouvoir. Par contre, des pistes sont à explorer autour de l’évadu rôle de l’inspection, des rectorats et des chefs d’établissement. Selon moi, c’est la question de l’encadrement qui est fondamentale, tout comme celle de la cohérence entre adultes au sein des établissements. De quelle autorité parle-t-on quand, dans un même collège, chaque enseignant traite de manière différente la question des élèves qui rompent le jeûne de ramadan pendant leur heure de cours ?
Qu’attendez-vous de la future loi d’orientation ?
Je souhaiterais que la montagne gouvernementale n’accouche pas d’une souris réactionnaire. Faire évoluer le système éducatif demande du temps et du courage, conditions qui ne sont pas réunies à ce jour, puisque le calendrier qui s’impose est celui des prochaines échéances électorales et non celui de l’Éducation nationale. Pourtant, l’enjeu est énorme : près de la moitié des enseignants actuels seront partis à la retraite d’ici sept ans. Le nécessaire recrutement massif de nouveaux professeurs est une occasion à ne pas manquer pour qui veut faire changer les choses. Mais entre une Gauche qui ménage son électorat et une majorité qui a peur d’un mouvement social, le risque est d’en rester à une épure minimaliste qui permettrait de caresser l’opinion dans le sens du poil sans heurter le milieu enseignant. Les chantiers sont nombreux : réduction des inégalités scolaires, amélioration de l’orientation des élèves, professionnalisation des IUFM, construction d’une véritable identité professionnelle des enseignants... Je crois que l’Éducation nationale devrait être confiée à des ministres désintéressés et indépendants qui ne jouent pas là leur carrière politique future et prennent les problème à bras le corps, qui ne renverraient pas de l’École une image négative mais prendraient acte des progrès et des efforts accomplis ces dernières décennies. Mais je ne suis pas vraiment optimiste, à voir l’ivresse de dénégation des avancées dans laquelle se complaît François Fillon.
Propos recueillis par
Catherine Hirschmuller et Nathalie Noël
Bibliographie - -Tant qu’il y aura des profs, Éditions du Seuil, 1984
- -Tant qu’il y aura des élèves, Éditions du Seuil, 2004
- -La deuxième gauche, histoire intellectuelle et politique
de la CFDT, Éditions Ramsay, 1982
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