Ce projet de loi d’orientation pour l’avenir de l’École provoque une véritable déception. Nous ne voyons pas la cohérence que vous évoquer monsieur le ministre. Il s’agit en fait d’un patchwork, d’un projet en trompe-l’œil qui ne répond pas à la “nouvelle ambition pour l’École” pour les deux décennies à venir, contrairement à vos propos Monsieur le ministre.
On peut se poser la question de l’utilité de plus de 20 000 de débats qui se sont déroulés de septembre 2003 à mars 2004 et du rapport de la commission Thélot. Ignorer la parole des citoyens n’est certainement pas la meilleure manière de les réconcilier avec la chose publique
Certes nous partageons les objectifs affichés d’aucun jeune sans qualification, de 80% d’une classe d’âge au bac et de 50% d’une classe d’âge diplômés de l’enseignement supérieur, mais l’affichage ne se suffit pas. Quels moyens se donne-t-on ?
Il ne s’agit pas ici de reprendre point par point nos désaccords mais de mettre en avant les propositions les plus contestables, conservatrices voire régressives du projet.
La problématique
La problématique actuellement développée par ce projet ne permet pas d’envisager sérieusement une rupture dans le fonctionnement actuel du système scolaire qui serait pourtant nécessaire pour atteindre l’objectif de la réussite de tous. Cet objectif affiché est d’ailleurs décliné dans une démarche où s’imbriquent de façon un peu étonnante différentes responsabilités individuelles : “ la formation scolaire doit, sous l’autorité des enseignants et avec l’appui des parents, permettre à chaque élève de réaliser le travail nécessaire...” Est-ce l’absence ou l’insuffisance de travail de l’élève qui serait au final responsable de l’échec, des échecs dans le fonctionnement du système éducatif ? C’est là une triste conception de “ l’élève au centre” !
Certes, le projet de loi indique la nécessité pour la scolarité obligatoire de “au minimum garantir l’acquisition par chaque élève d’un ensemble de connaissances et de compétences”. Mais, on remarquera qu’il n’est question ni de “socle” ni de “commun” ni, surtout, du sens de cette démarche : mettre le jeune, en fin de scolarité obligatoire, en situation d’acquérir, en formation initiale, la qualification absolument nécessaire à chacun, d’accéder tout au long de la vie à de nouvelles qualifications et d’être un citoyen acteur de la société du XXIe siècle.
Et puis, définir un socle ne prend réellement de sens qu’avec la mise en œuvre des conditions de son acquisition par tous les jeunes, et d’abord d’un collège qui accueille tous les jeunes d’une classe d’âge jusqu’à la fin de la 3e, sans filière explicite ou implicite, sans sélection ou pré-orientation : en réaffirmant l’option découverte professionnelle de 6 heures en 3e, qui d’ailleurs pourra s’articuler avec une 4e en alternance, votre projet tourne résolument le dos aux objectifs par ailleurs annoncés.
Votre projet, s’il n’abroge pas les articles de la loi de 1989 organisant les cycles :
- ne prévoit aucune relance d’une politique qui avait besoin d’être évaluée dans sa difficile mise en œuvre pour que soient identifiés et dépassés les obstacles ;
- n’aborde même pas la question du renforcement de la continuité éducative sauf par le biais de la possibilité de nommer au collège - notamment en 6e - des enseignants bivalents (professeurs des lycées professionnels), ce qui est censé faciliter l’adaptation des élèves au collège... !
- détruit la politique des cycles avec la possibilité de redoublement à la fin de chaque classe, l’inscription dans le strict “espace classe” car “c’est dans la classe que se construisent les connaissances et que se joue l’avenir scolaire de chaque élève”.
Quid du respect des rythmes d’apprentissage différents, qui supposent justement que l’on sorte de la classe, que l’enfant s’inscrive dans des groupes de besoins, avec également d’autres intervenants que le maître de sa classe, dans des démarches pédagogiques diversifiées comme sont diversifiées aujourd’hui plus que jamais les caractéristiques cognitives et socioculturelles des élèves ? Quid de la personnalisation des apprentissages, un des garants de la maîtrise du socle par tous ?
La personnalisation des apprentissages, c’est aussi des pratiques pédagogiques d’équipes qui prennent en charge collectivement le suivi individualisé, l’accompagnement des élèves, la mise en œuvre de modalités d’apprentissage diversifiées, différenciées qui permettent de répondre à des besoins spécifiques et de restaurer le sens des apprentissages et le désir d’apprendre. Cela suppose évidemment une conception du métier fort différente de celle qui apparaît dans les projets actuels.
Si l’on veut prévenir l’échec dans les apprentissages, c’est en amont qu’il faut concentrer les efforts et les moyens plutôt que dans des dispositifs de soutien. Un contrat individuel de réussite éducative ? Pourquoi pas, mais pour tous les élèves dans le cadre du suivi individualisé mené par l’équipe, et pas seulement quand les difficultés se sont accumulées !
Tout ce qui avait été difficilement mis en place ces dernières années pour restaurer le sens des apprentissages pour les jeunes et améliorer d’ailleurs le vécu professionnel des enseignants a été mis à mal pour des raisons budgétaires, les IDD sont en voie de disparition dans les collèges, les TPE sont de fait supprimés contre l’avis de la quasi-totalité de la communauté éducative et du CSE.
La conception du métier enseignant
La conception du métier enseignant est une conception totalement libérale. Affirmer que “c’est dans la classe que la liberté pédagogique et la responsabilité de chaque enseignant sont pleinement engagés [...] que se construit chaque jour l’avenir de chaque élève”, consiste à nier toute évolution.
Pour le Sgen-CFDT, il ne saurait être question de dénier à chaque enseignant le droit de décider de ses méthodes pédagogiques. Mais affirmer que la réussite de chaque élève se joue dans le seul cadre de la classe et repose ainsi sur la liberté pédagogique constitue à la fois un leurre et un piège.
Un leurre car l’évolution du métier enseignant, sa complexification requièrent davantage aujourd’hui l’affirmation et la mise en œuvre d’un cadre collectif d’exercice du métier.
Un piège car cette “ liberté ” octroyée enferme l’enseignant dans la solitude de la classe qui doit assumer seul les difficultés et les échecs de ses élèves, l’écart entre les ambitions affichées par la Nation et la réalité des situations scolaires quotidiennes.
Le projet de loi ne dit rien de la prise en compte de l’évolution du métier enseignant. La réalisation des actions définies par le projet d’école ou d’établissement, l’engagement d’une véritable politique des cycles, le recours à la pédagogie différenciée, le nécessaire travail de relation avec les familles et les associations ne bénéficient d’aucune prise en compte dans le service enseignant.
Et je pourrais parler des IUFM et du refus de la nécessité de 2 ans de formation, du remplacement contraint des enseignants absents où l’on confond surveillance et enseignement, du brevet, de sa problématique strictement disicplinaire (quid des compétences du socle ?) et de sa note de vie scolaire, et de l’apprentissage qui doit se penser en complémentarité et non concurrence avec les autres voies, etc.
Par ailleurs, alors que les fractures sociales, ethniques et territoriales se creusent, le rapport annexé au projet de loi d’orientation développe une conception de la lutte contre les inégalités qui renvoie les responsabilités de l’échec scolaire à l’élève lui-même, à sa famille et à l’enseignant isolé dans sa classe : “c’est en s’attachant à résoudre les difficultés individuelles que l’on transforme le territoire”.
Et je ne développerai pas le contexte de carte scolaire catastrophique dans lequel se déroule ce débat, mais je ne peux tout de même pas résister au fait de féliciter votre ministère pour sa diligence à récupérer les heures TPE avec les incidences en termes de suppressions ... Je n’insisterai pas non plus sur l’absence de programmation dans la loi proprement dite et l’insuffisance criante des 150 000 enseignants, personnels d’éducation et d’orientation annoncés d’ici 2010.
Bref, une fois encore ce projet n’est pas à la hauteur de l’enjeu.
Vous l’avez compris, Monsieur le ministre, nous souhaitons que ce projet soit revu. Il n’est pas question pour le Sgen-CFDT de refuser toute évolution. Bien au contraire. Il y a nécessité de transformer en profondeur le système éducatif. Ce projet de loi ne répond pas à cette ambition.