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3 février 2006
André Ouzoulias : invité Profession Education n° 153
André Ouzoulias, professeur à l’IUFM de Versailles, est un spécialiste des difficultés dans l’apprentissage de la lecture.
Il est l’auteur de Favoriser la réussite en lecture : les MACLÉ (RETZ-CRDP de Versailles, 2004) |
Pourquoi cette campagne de dénigrement de la méthode globale ?
En fait, le ministre assimile à « la globale » le fait que l’enfant, en maternelle et au CP, utilise des mots qu’il ne sait pas encore décoder, à côté de ceux qu’il apprend à décoder. Ce faisant, il condamne les 90 % de maîtres qui font lire et écrire aux enfants leur prénom, des mots familiers tels que maman, école, maison, Noël... et des mots fréquents (dans, que, est, grand, fait, hier...) en même temps qu’ils les amènent à décoder de plus en plus de mots (et finalement, tous), en commençant par papa, ami, joli, vélo, la, tu, télé...
Gilles de Robien défend ainsi la position de groupes de droite (soseducation.com , lire-ecrire.org , sauv.net, reseauslecc.free.fr, fondapol.org , etc.) en faveur de la « syllabique pure » : l’enfant ne doit utiliser que des mots qu’on lui a enseignés à décoder.
Mais cette offensive prend tout son sens dans le contexte de la politique scolaire actuelle : l’obligation pour les profs d’histoire d’enseigner « le rôle positif de la colonisation », l’apprentissage à 14 ans, l’idée d’installer des bureaux de police dans les collèges et lycées... En faisant croire que les enseignants défendent « la globale », les groupes réactionnaires cherchent à les couper de l’opinion. Il s’agit de discréditer l’idée-même de pédagogie, principal obstacle à la politique néolibérale d’éducation.
On notera que cette campagne est internationale (USA, Canada, Belgique, Suisse, etc.). Ainsi, madame Kelly, la ministre britannique, connue pour son appartenance à l’Opus Dei, vient de décider « l’interdiction de la méthode globale et l’obligation de pratiquer la syllabique ».
Quelles peuvent être, selon vous, les conséquences de cette campagne ?
Elles sont déjà mesurables : le lobby réactionnaire est en train d’obtenir la révision des programmes ! Le ministre a semé le trouble chez les parents : ici ou là, certains somment l’École de pratiquer la syllabique pure ; d’autres lorgnent l’école privée (qui, pourtant, utilise les mêmes méthodes que l’école publique !). Mais surtout il a accrédité l’idée, totalement contraire aux faits, de l’augmentation du nombre d’illettrés. En général, l’idée d’une régression incessante depuis 1968 et de la perte d’un âge d’or est le premier credo des réseaux réactionnaires. Sitôt qu’on l’admet, la conclusion s’impose : il faut démonter, pièce par pièce, la politique mise en œuvre depuis quarante ans pour la démocratisation des savoirs.
Pouvez-vous préciser la place de l’apprentissage du décodage dans celui de la lecture et le moment où les enfants doivent y être initiés ?
Il y a là un large consensus parmi les chercheurs.
a) Pour bien lire, il faut reconnaître les mots écrits rapidement, sans décoder les mots fréquents (reconnus directement via la mémoire orthographique), ni buter sur les mots plus rares (décodés sans hésitation).
b) Pour cela, les enfants doivent devenir capables, dès le CP, de relier les lettres qu’ils voient dans chaque mot à sa prononciation.
c) Pour comprendre et faire fonctionner ces relations, il faut désagréger la syllabe orale. Mais cette analyse est plus exigeante que le laisse penser l’expression « bé-a, ba », car elle ne consiste pas à séparer des sons qui seraient simplement juxtaposés : il ne suffit pas d’enseigner le décodage pour que les élèves l’apprennent.
Des points font encore débat. Ils concernent :
a) L’ordre dans lequel enseigner les relations graphophonologiques. La plupart des maîtres commencent par les unités les plus fines, soit le « bé-a, ba ». D’autres commencent par des unités plus larges (sœur et cœur ; mien, rien, bien, chien, etc.).
b) Le rôle de l’écriture. Certains maîtres font écrire des textes aux enfants dès la grande section. Cela accélère l’apprentissage de la lecture. Mais il reste à déterminer comment le faire partout aisément.
c) La source des difficultés. Des chercheurs parlent de dyslexie (soit d’une déficience) pour un grand nombre de ces élèves ; d’autres considèrent que, le plus souvent, cela ne relève pas de la pathologie.
Quels seraient les moyens à mettre en place pour permettre à tous les élèves de mieux réussir ?
En premier lieu, il faut améliorer la formation initiale des maîtres du 1er degré, qui devrait comporter deux années après le concours. On devrait en outre ouvrir quatre « grands travaux » didactiques :
l’apprentissage de la langue orale à la maternelle : les enfants qui ont des habiletés insuffisantes dans ce domaine sont exposés, plus que les autres, à la grande difficulté en lecture ;
la généralisation des pratiques de production de textes dès la fin de la maternelle : cela aide les enfants les moins expérimentés à se donner, de façon accélérée, une familiarité avec l’écrit, et c’est le principal gage de réussite ;
l’attention portée, tout au long de la scolarité, à l’acquisition de l’orthographe car c’est cette habileté qui est déterminante pour accéder à une lecture fluide ;
le développement de la recherche pratique sur l’apprentissage de la compréhension en lecture.
Mais, aujourd’hui, nous sommes menacés d’une régression pédagogique sans précédent. La première des choses à faire, dans l’immédiat, est de l’empêcher. J’invite vos lecteurs à résister. Ils peuvent par exemple soutenir l’appel « Sauvons la lecture » (http://www.lapetition.com/sign1.cfm ?numero=1058 ), déjà signé par près de 3 000 professionnels, et le faire connaître autour d’eux, ainsi que la pétition intersyndicale (disponible sur www.sgen-cfdt.org).
Propos recueillis par
Marie-Paule Berthon
et François Salaün
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