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ÉRIC DEBARBIEUX (invité de PE N°155- Mars 2006)

vendredi 31 mars 2006

Violence à l’École : un défi mondial, l’enjeu est-il international ?

La violence scolaire suscite de nombreuses réactions dans les pays du Nord, comme du Sud, sans doute en raison de la fascination que provoquent les faits divers dramatiques. Elle occasionne parfois des dérives sécuritaires, comme en France. Il y a donc un défi politique. Cela dit, on manque de données statistiques sur l’ampleur du problème. Peu d’études chiffrées sont disponibles, en particulier sur les phénomènes de violence plus banals, appelés parfois « incivilités ». Il y a donc un défi scientifique, qui est aussi d’action et de prévention.

Comment expliquez-vous l’émergence de la violence scolaire dans l’univers politique et médiatique ?

Apparu aux yeux du public en 1991, le phénomène n’a pas quitté les médias depuis, même si on l’avait un peu oublié récemment, le ministre « super flic » étant censé avoir réglé les problèmes de sécurité. Il ne faut pas oublier que l’élection présidentielle de 2002 s’est jouée sur ce thème. Dans la perspective de l’élection de 2007, je trouve le nouvel affolement sur cette question assez dangereux. Qu’on parle de violence, oui, mais sainement, sans démagogie électorale. L’agression de la professeure à Étampes qui a eu lieu en décembre a relancé la violence scolaire dans le débat public. Il ne s’agit pas de banaliser cet événement, il faut bien entendu souligner sa dimension intolérable, mais cela ne doit pas masquer la violence quotidienne, la répétition de « micro-violences » dont souffre un grand nombre d’élèves et de personnels et qui peut avoir des conséquences dramatiques. Ni banalisation ni négation : tel est l’étroit chemin où il faut se maintenir.

Quelles sont les stratégies possibles pour prévenir la violence et tenter d’y répondre ?

La violence n’est pas une fatalité, il est possible d’agir. La recherche comparative peut apporter plusieurs éléments de réponse. Tout d’abord on constate que certains systèmes éducatifs connaissent fort peu d’incidents sans être l’objet d’une politique volontariste. Ils présentent des traits culturels qui protègent l’École. C’est le cas notamment dans certains pays du Sud où les parents sont les alliés de l’École et y interviennent de concert avec les enseignants. De ce point de vue, les vertus simples du lien social sont considérables. La confiance entre les parents et les enseignants peut jouer un rôle déterminant. Une politique publique pensée et concertée sur les conditions d’apparition de la violence peut aussi avoir une certaine efficacité. Le premier constat important est que les victimes de violence sont souvent isolées. Plus on est seul, plus le risque est grand. Les auteurs de violence ne sont pas courageux et s’en prennent à ceux qui ne bénéficient pas de la protection d’un groupe. Cela vaut pour les élèves comme pour les enseignants. Le fait de se retrouver seul dans sa classe sans le soutien d’une équipe pédagogique ou de la direction rend le risque plus important. Le mode de nomination des enseignants accroît ce risque : l’affectation de jeunes professeurs dans des établissements où le turn-over avoisine parfois les 70 % les expose particulièrement. Ce phénomène peut être renforcé par l’absence de travail d’équipe.

Quelles sont les actions qui ne sont pas efficaces ?

Toutes les études internationales montrent que les mesures qui consistent à médicaliser les auteurs de violence ou à les regrouper dans des « camps de rééducation » s’avèrent totalement contre productives. La ghettoïsation d’une partie de la population engendre aussi de la violence.

Comment préparer les enseignants à faire face à la violence et à y apporter des solutions ?

La formation des enseignants gagnerait à mieux les préparer à ce risque. De ce point de vue, on peut s’étonner qu’il soit prévu dans la formation des hôtesses de l’air la gestion du stress des passagers et que la gestion du stress en classe soit totalement absente des cours des IUFM. Mais l’IUFM arrive en bout de course dans la formation, c’est toute la conception du rôle du professeur qui est à revoir. Le cours magistral très pratiqué dans les universités prépare mal les futurs enseignants. Mais surtout, les IUFM ignorent le travail en équipe, ils forment des « bêtes à concours » alors qu’il faudrait développer les travaux en groupe, les mémoires collectifs par exemple. Il y a un profond immobilisme dans l’enseignement supérieur qu’il faut bousculer. Une des grandes difficultés réside aussi dans le discours « anti-pédagogique » à la mode actuellement. Pour bien préparer les étudiants, il est nécessaire de mettre à égalité la transmission des savoirs et la pédagogie.

Quelles relations peuvent entretenir les établissements scolaires avec la police ?

Tout d’abord, il faut rappeler que l’idée d’une collaboration entre ces services publics n’est pas nouvelle. Elle apparaît dans une circulaire de Jack Lang dès 1991. L’important est de se poser les questions suivantes : pour quoi faire ? quelle relation établir ? S’il s’agit de faire intervenir la police dans les établissements pour répondre à une violence extérieure, c’est un leurre. En effet, cela ne concerne que 3 à 5 % des incidents. Estimer que l’agent de police en uniforme va restaurer l’autorité du service public, c’est limiter le problème à la question de l’autorité et c’est encore un leurre. Enfin si le policier est présent dans l’établissement pour une action de répression, on va associer l’École à une prison et la considérer comme ennemie, ce qui peut s’avérer bien dangereux. Je ne suis pas pour autant opposé à l’idée d’associer l’École et la police. La police de proximité, une vraie police de proximité, peut avoir une action très efficace contre la violence. Malheureusement elle n’existe pas en France.


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