Pourquoi une éducation à
la citoyenneté?
Si on ne veut pas que
l'éducation à la citoyenneté soit
seulement un slogan destiné à se donner bonne
conscience et à se masquer la réalité,
il importe de se poser la question de l'opportunité
aujourd'hui d'une éducation à la
citoyenneté.
Sans doute une telle
éducation doit-elle répondre à
une double exigence
:
- une
exigence
externe à
l'institution scolaire qui pourrait être
déclinée comme étant sa
contribution, nécessaire et légitime, au
maintien- voire à la (re) construction-de la
cohésion de la société civile dans
un contexte socio-économique et politique pouvant
favoriser, si on n'y prend garde, la dilution des valeurs
fondatrices de la démocratie. Pour citer Robert
Ballion, «l'école (apparaîtrait ainsi)
comme l'ultime recours pour pallier les effets
désintégrateurs de l'individualisme, de la
précarité, de l'exclusion et de la perte du
civisme».
- une exigence
interne à l'institution scolaire
elle-même: parce que l'école ne peut vivre
en ignorant les réalités
«extérieures», qui sont celles que
vivent les élèves qui la
fréquentent, elle ne peut plus se contenter de la
seule «dimension scolaire» de sa mission. Si
elle veut que ses usagers (re)trouvent un sens à leur présence en
ses murs, elle se doit aussi d'y organiser le vivre
ensemble.
La qualité de citoyen
peut se définir en étroite relation avec la
notion de responsabilité. Éduquer à la
citoyenneté consistera, tout au long de la
scolarité, et dans une étroite relation
partenariale avec d'autres «coéducateurs»,
à préparer le futur adulte à exercer sa
responsabilité dans les domaines politique, social,
économique et écologique, en
référence aux valeurs de la démocratie
et des Droits de l'Homme.
Visée ambitieuse
certes, utopique sans doute (au sens d'une quête qui
donne sens ! et qu'il faut sans cesse se
réapproprier), qui doit conduire chacun à
devenir un être libre, autonome, capable de comprendre
le monde et d'agir sur lui.
Visée à partir
de laquelle il est possible de décliner ce que
pourrait - ou devrait ? - être une éducation
à la citoyenneté, laquelle citoyenneté
ne peut être confondue avec les notions de
«civilité» et «socialisation»
qu'elle englobe en les dépassant largement.
Pour ce faire, il faut
permettre au jeune, dès l'école, de vivre des
pratiques citoyennes : c'est en «citoyennant»
qu'on devient citoyen !

L'éducation
à la citoyenneté est une démarche
L'éducation à
la citoyenneté ne peut donc être l'objet d'une
discipline spécifique. Quel qu'en soit son contenu,
il serait vain d'attendre d'un enseignement
d'éducation civique, juridique et sociale qu'il
puisse former seul les citoyens dont nous venons
d'évoquer les qualités ; d'autant plus s'il
doit faire l'objet d'une évaluation au
baccalauréat. Peut-on espérer décerner
un brevet de citoyenneté de cette
manière?
Aussi (re)construire une
morale civique nécessite-t-il d'envisager
l'éducation à la citoyenneté comme une
démarche
globale, transversale, dynamique.
- Une démarche qui
doit pouvoir faire appel à toutes les
disciplines,
tant en termes d'acquisition
de savoirs qu'en termes de maîtrise de savoir faire
spécifiques: être capable d'argumenter et
débattre, apprendre à réguler
positivement les conflits et à vivre ensemble,
etc
- Une démarche qui
conjugue nécessairement et
solidairement
la relation entre les
individus : les
jeunes n'ont en général choisi ni
l'établissement -ce sont parfois leurs parents qui
le font pour eux- ni la classe dans lesquels ils vivent
l'essentiel du temps de la semaine. Il est alors
indispensable que ce temps joue un rôle
déterminant dans le processus de socialisation qui
doit amener chaque individu à considérer
qu'autrui, loin d'être un obstacle à
l'expression de sa liberté qui ne serait alors
qu'individuelle, est au contraire la condition même
de la mise en uvre de cette liberté, qui devient
alors collective au sens de solidaire.
Faire apparaître la
loi et les règles, non comme un (but) absolu, mais
comme un moyen nécessaire à la vie en
société est une des tâches -
peut-être un défi- que l'institution
scolaire se doit d'assumer aujourd'hui. Mais respecter la
loi et les règles suppose aussi pour chacun -
adulte ou jeune - non seulement de les connaître,
mais aussi et surtout de pouvoir participer à leur
élaboration, de pouvoir mettre en uvre des
procédures de modification.
la relation aux savoirs
et aux apprentissages:
c'est au cur même de
l'acte d'enseigner que se joue aussi l'éducation
à la citoyenneté. Il s'agit de respecter
l'élève comme sujet apprenant, en
s'appuyant sur ses acquis antérieurs, scolaires ou
non, en insistant davantage sur une démarche de
questionnement et pas seulement sur l'acquisition de
connaissances. De plus l'élève n'apprend
pas seul, mais en interaction avec ses pairs.
L'évaluation doit donc tenir compte du
caractère éminemment
«relationnel» de cet apprentissage : on ne
devient pas citoyen sans référence à
autrui.
Cela implique
également de la part de l'adulte une réelle
cohérence entre les valeurs qu'il affirme et les
actes qu'il pose au quotidien.
le
fonctionnement institutionnel de
l'établissement: dès l'école primaire, il
faut impliquer les élèves au sein de divers
conseils (journal, élaboration de règles de
vie, ). Au collège, puis au lycée, il faut
s'attacher à améliorer la participation
effective et efficace des élèves aux instances
reconnues (conseil de classe, conseil de la vie
lycéenne, conseil d'administration, comité
d'environnement social et citoyen, ).
Par ailleurs, il faut
encourager l'implication des élèves dans le
fonctionnement du foyer socio-éducatif et des clubs
au collège, de la Maison des lycées et
diverses associations au lycée. Il faut en
particulier s'appuyer sur les textes définissant et
réglementant les droits des lycéens.
Enfin, il conviendra aussi de
mettre en place des lieux de parole et/ou des instances de
médiation et de régulation des conflits, de
l'école primaire jusqu'au lycée.
- Une démarche qui
implique les divers acteurs intervenant et/ou vivant dans
l'établissement
les élèves
: chacun d'eux doit
se sentir reconnu, écouté et investi d'un
pouvoir sur son environnement et son devenir. Dès
l'école primaire, il faut veiller à confier
à chaque élève des
responsabilités. L'expression de chacun, en
particulier celle de ceux qui, ayant le sentiment
d'être les plus rejetés, nourrissent
à l'égard de l'école des sentiments
ambigus, mêlés d'attirance et d'espoir
parfois, mais aussi de rejet, voire de haine, doit
être favorisée.
L'élection des
délégués de classe et des
représentants élèves dans les divers
conseils de l'établissement doit être
l'occasion d'une «journée citoyenne»
particulièrement bien préparée.
Cette journée doit être
précédée d'une «campagne»
donnant l'occasion aux élèves de prendre
conscience des enjeux de cette élection à
travers la compréhension du fonctionnement
institutionnel de l'établissement. Les divers
candidats doivent pouvoir exprimer à leurs
camarades la signification qu'ils donneraient à
leur éventuelle élection.
Les heures de «vie de
classe» - tant en collège qu'en lycée-
doivent être l'occasion d'accompagner les
élèves dans une démarche de prise de
conscience et de communication. Leur utilisation doit
être l'occasion privilégiée d'exercer
son apprentissage de citoyen : préparation des
élections des délégués,
évocation de problèmes ou
difficultés internes à la classe,
élaboration de projet(s) collectif(s), sont autant
d'occasions d'exercer ses responsabilités,
individuelles et collectives.
Enfin la formation des
délégués et élus doit
être mise en place dans chaque établissement
selon un planning validé par le CA et en y
impliquant d'autres acteurs adultes que les seuls CPE. En
particulier des intervenants extérieurs pourront
être utilement sollicités.
les adultes
travaillant dans l'établissement :
équipe administrative,
enseignants, doc, CPE et MI/SE, ouvriers, techniciens,
infirmière, médecin scolaire, assistante
sociale, COP, aides-éducateurs, CES, chacun doit se
sentir impliqué, ou à tout le moins
sensibilisé, dans cette éducation à la
citoyenneté, les uns et les autres doivent se
considérer - et être considérés -
comme co-éducateurs des jeunes fréquentant
l'établissement. Sans doute est-ce une condition
nécessaire à un respect réciproque des
uns par les autres.
les parents
: sans conteste, ils
sont - ou devraient être- les éducateurs
privilégiés de leurs enfants. Ils doivent, a
priori, être reconnus comme tels par l'institution
scolaire. Cependant nombre de familles attendent beaucoup -
trop?-de l'école, même si certaines d'entre
elles donnent l'impression de se désintéresser
de l'école et du devenir de leur(s) enfant(s). Les
raisons à ce
«désintérêt» apparent sont
multiples et il convient de les connaître et analyser:
difficultés particulières (familles
désunies, chômage, dettes,), différences
culturelles, peur et/ou réticence vis à vis
d'une institution de laquelle ils n'ont eux-mêmes pas
gardé de bons souvenirs, difficultés à
assumer leur rôle de parents et
éducateurs.
Impliquer les parents dans les
divers ateliers mis en place en primaire, améliorer
la communication avec les familles, avoir si
nécessaire des contacts avec elles, disposer de lieux
de rencontre appropriés au sein de
l'établissement sont des moyens à mettre en
uvre pour que s'instaure un dialogue entre parents et
institution. Pouvant être conduit à avoir un
rôle moteur dans ce dialogue, le professeur principal
devrait disposer d'un temps, inclus dans son service, pour
remplir cette fonction.
Les parents élus ou
présents dans les diverses instances de
l'établissement devraient avoir le souci de
collaborer à ce dialogue entre chaque famille et
l'établissement. Afin de pouvoir participer
correctement à ces diverses instances (conseil de
classe, conseil d'administration, ), un statut de
l'élu parent devrait être reconnu.
les divers partenaires
: collectivités
locales, comité de prévention de la
délinquance, police, justice, diverses associations
présentes dans l'espace éducatif local,
Chacun de ces partenaires, en
fonction de ses compétences, à son initiative
ou à celle de l'établissement, mais toujours
en cohérence avec le projet éducatif de ce
dernier, doit trouver sa place dans la dynamique
éducative.
- Une démarche qui
trouve sa cohérence dans un Projet
d'établissement
dont les divers aspects
doivent avoir le souci de s'inscrire dans cette dynamique
d'éducation à la citoyenneté. Pour
qu'un consensus puisse émerger à son sujet, ce
projet doit être piloté par un groupe ad'hoc et
des procédures d'évaluation et
d'évolution doivent être mises en place.

Des leviers pour une mise en
oeuvre
L'éducation à
la citoyenneté ne sera possible que dans un
système qui mette en uvre des pratiques
démocratiques, dont on sait pourtant qu'elles sont
toujours fragiles. Les moyens mis en place doivent
être en cohérence avec les
finalités/objectifs énoncés
précédemment.
En particulier peuvent
être des leviers de mise en oeuvre:
- les conseils et
instances -
existants ou nouveaux dans la classe, l'école,
l'établissement; au niveau académique et
national- qui doivent fonctionner effectivement, et ce dans le respect de tous les
acteurs, donc dans le respect des procédures
prévues. Ce fonctionnement doit être
l'occasion de faire apparaître l'importance du
droit dans la régulation du vivre ensemble.
Pour que ces instances
fonctionnent vraiment, il ne suffit pas de les
décider dans les textes, ni même de les
instituer; il faut aussi que les règles de
fonctionnement soient respectées, que les
délégués aient les moyens
matériels et en temps de remplir leur
mandat.
- une véritable
formation des divers acteurs adultes et jeunes - notamment des
délégués - à :
- débattre
collectivement,
- faire vivre les divers
niveaux de représentation, sachant qu'une
démocratie représentative n'est valide
et valable que si les citoyens sont actifs,
- gérer les
conflits,
- agir en conscience et
à mettre en uvre une éventuelle
«objection de conscience».
Sans doute conviendrait-il de
profiter de la décision prise par l'ONU le 10
novembre 1998 de décréter la décennie
2001-2010 «Décennie de promotion
d'une culture de la paix et de la non violence au profit des
enfants du monde»
pour inciter le gouvernement, et le ministère de
l'Éducation nationale en particulier, à donner
aux établissements les moyens de mettre en uvre cette
décision, en faisant appel aux divers organismes
compétents en matière de formation à
l'action non violente et à l'apprentissage de la
régulation des conflits par des méthodes dites
«gagnant/gagnant».
Le développement de
pratiques favorisant la socialisation pourrait
également être inspiré de cette
démarche impulsée par l'ONU.
- le projet
d'établissement - lequel peut devenir le
«moteur» de la dynamique d'éducation
à la citoyenneté à condition que son
élaboration, son pilotage, son évaluation
et son évolution, soient l'objet de
procédures - et de temps- qui prévoient et
permettent une implication de tous dans le respect des
valeurs fondatrices de la démocratie.
En conclusion, il
apparaît qu'une éducation à la
citoyenneté qui souhaiterait atteindre - ou tenter
d'atteindre - les objectifs ici définis ou
évoqués, nécessite une transformation
profonde du métier d'enseignant et du
«métier d'élève». Elle oblige
en particulier à revoir la définition du temps
de service des enseignants pour y intégrer la prise
en charge de tâches nouvelles et l'indispensable temps
de concertation. Elle oblige à revoir aussi le temps
de présence des élèves et les rythmes
scolaires.

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