5 juin 1999 Paris La Sorbonne

 

Écrire au Sgen-CFDT

Intervention de

Nicole Notat

secrétaire générale

de la CFDT

 

Le Compte-rendu

et les interventions de:

Jean-Luc Villeneuve

Nicole Notat

Jean-Michel Zakhartchouk

Annie Thomas

Christian Janin

Raymonde Piecuch

Françoise Lebocey


L'ensemble est disponible au format PDF:

CRcolloque.pdf (98Ko)

 

 

Le système éducatif est sous les feux de l'actualité. On ne peut que s'en réjouir car il est une des clés de l'avenir. Et la société française ne s'y trompe pas, qui se passionne dès qu'on parle de l'Ecole.

Rappelons-nous le sondage que le SGEN CFDT avait demandé à l'IFOP en octobre 1997. Que disait-il ? Que les Français accordaient un rôle capital à l'école dans la socialisation des enfants et des adolescents. Dans le même temps, ils souhaitaient qu'elle aide davantage les élèves en difficulté ou qu'elle améliore les méthodes d'enseignement. Deux ans après, cette approche n'a pas changé.

Cependant, le débat sur l'Ecole recèle de curieux paradoxes et met en lumière de nombreuses contradictions . D'un côté, il intéresse tout le monde, et chacun a son avis sur la question, pour des raisons évidentes. Elles sont renforcées en France par la place centrale que tient l'institution scolaire dans notre imaginaire politique, dans l'ascension sociale dont elle a été pendant longtemps un des moteurs les plus puissants. D'un autre côté, la plupart des débats précis relatifs à l'école sont perçus comme très techniques, impénétrables, réservés aux spécialistes, internes à l'institution. La plupart des acteurs sociaux non directement concernés hésitent à s'y engager, voire sont atteints de lassitude quand on les évoque avec eux.

Paradoxes, contradictions aussi, entre les finalités qu'on assigne au système éducatif et les réalités de l'Ecole aujourd'hui .

Ainsi dans la conscience de la majorité des Français un lien très fort existe entre l'obtention d'un diplôme et l'espérance d'un emploi, sa qualité, voire sa rémunération . Or que voyons-nous ? Des milliers de jeunes gens et de jeunes filles titulaires pour beaucoup de diplômes d'un niveau supérieur au Bac qui se présentent en masse au concours de préposé de la Poste .

Lorsque l'offre de travail s'amoindrit, le rapport entre le diplôme, la qualification et l'emploi vole en éclat, avec violence parfois. On sait les désillusions ainsi créées chez les jeunes, qui alimentent leur agressivité et celle de leurs familles à l'égard de l'Ecole. Injustement, car l'Ecole n'est pas seule concernée par ce grand écart, mais l'Ecole peut-elle s'exonérer complètement de cette question ?

Contradiction encore : l'affirmation que la formation se déroule désormais tout au long de la vie est aujourd'hui partagée par tous .L'idée que l'Ecole ne peut donner un bagage qui servirait de passeport définitif pour la vie d'adulte jusqu'à la retraite est communément admise . Mais cette nouvelle donne a-t-elle induit des changements dans le fonctionnement de la formation initiale, dans son contenu ? Est-elle vraiment conçue, non comme une formation finie, mais comme un soubassement à l'Education permanente ?

Et pourtant l'urgence est plus grande que jamais. S'ajoutant à une tendance profonde de la société française : le discours sur la crise depuis plus de dix ans a martelé comme une évidence que seule l'élévation du niveau de formation de la population pouvait représenter une issue. Le résultat a été de focaliser la pression sociale sur l'école.

Reprendre l'exigence de formation permanente, parvenir à construire à tous les niveaux des itinéraires de formation et de promotion sociale, mettre en place un véritable système de validation des acquis déchargerait un peu la pression qui pèse sur l'école, l'injonction permanente à la réussite et lui permettrait de respirer un peu.

Contradiction toujours entre une référence incantatoire à l'unicité du système, garantie de son caractère républicain, et un lieu scolaire socialement de plus en plus hétérogène, où le fonctionnement égalitariste creuse chaque jour un peu plus les inégalités. Ce n'est invisible que pour ceux qui ne veulent pas voir. Notre école républicaine a réussi sa massification, elle n'a pas encore réussi sa démocratisation .

 

Cet idéal d'une Ecole la même pour tous , la même partout, n'est plus le ressort mobilisateur qu'il a été, parce qu'il a perdu de son efficacité. Le système, de plus en plus sélectif, génère des stratégies individuelles, celles des plus favorisés, pour assurer l'avenir scolaire et partant le devenir social de leurs enfants.

 

La variable majeure dans cette situation est le choix de l'établissement, elle affecte la totalité du système instaurant une concurrence permanente entre établissements, transformant le service public en système régulé en fait par le marché. A la limite se profile un système scolaire ségrégué. L'Ecole " sanctuaire ", encore revendiquée par certains, devient un des foyers de focalisation des tensions sociales et psychologiques des individus, qui pèsent sur les enseignants et les élèves, et expliquent une bonne part des phénomènes de violence scolaire.

 

Bref , de contradictions en paradoxes, l'Ecole ne remplit pas comme elle le devrait ses missions. Et pourtant la demande sociale à son égard est forte, parfois même démesurée. Ce que la société civile a du mal à gérer sur le triple champ de la sécurité, de l'autorité, du lien social, se déplace vers l'Ecole qui devient le lieu d'expression des tensions sociales et à qui on demande de les résoudre.

Et pourtant les missions fondamentales de l'Ecole n'ont pas vieilli. Comme par le passé, trois d'entre elles apparaissent essentielles.

L'Ecole a une mission d'apprentissage. Lieu de transmission des savoirs, elle doit permettre la maîtrise des plus fondamentaux d'entre eux, qui jouent comme autant de repères. Lieu d'apprentissage des connaissances et des compétences, indispensables pour garantir à chacun une insertion sociale continue. Apprentissage non figé, mais qui donne à chacun les outils pour adapter connaissances et savoir faire au long de sa vie, pour développer sa capacité de jugement.

L'Ecole a une mission de socialisation. Parce qu'elle est aussi un lieu d'apprentissage de la vie collective, avec ses règles et ses contraintes, elle permet à chacun de construire et d'exercer son autonomie, sa responsabilité. Elle élargit le champ des relations et des réalités sociales de chaque jeune, favorisant la confrontation à des cultures, des modes de vie et de pensée différents de ceux qu'on connaît dans sa famille. Elle est un lieu d'apprentissage de la citoyenneté.

L'Ecole a une mission de qualification. Qualification nécessaire pour l'accès au premier emploi, assez large pour y greffer les compléments de formation que d'autres postes exigeront.

Les missions fondamentales de l'Ecole n'ont pas changé, les principes et les valeurs qui les sous-tendent sont partagés par tous. Mais il y a la réalité. La réalité, c'est que les conditions sociales de l'accomplissement de ces missions ont changé, les jeunes ont changé, et ces missions sont mal remplies.

Aujourd'hui l'égalité des droits ne suffit plus. Il faut construire l'égalité des chances. Il faut recaler ces missions, non pour aboutir à un moins disant social et culturel, non par défaitisme, mais pour les rendre opérationnelles dans un contexte nouveau. Les réponses incantatoires, les nostalgies d'un faux age d'or, le refus suicidaire du mouvement, ont fait la preuve de leur vanité. Pour construire des solidarités nouvelles et durables, il faut réformer l'Ecole. Tout le monde semble-t-il y aspire : les jeunes, les parents, le personnel éducatif, les politiques de tous bords .

Et pourtant Les multiples tentatives de réforme qui ont émaillé l'histoire de ces dernières décennies se sont enlisées, se heurtant au rejet ou à la passivité et faisant courir le risque considérable d'une lente implosion sous l'effet conjugué de la déresponsabilisation et du découragement des acteurs de terrain.

Cette difficulté de la réforme, voire cette impossibilité serait paraît-il une maladie bien française. Et il est vrai que les exemples foisonnent dans l'Ecole, et hors de l'Ecole, de dossiers brûlants, véritables enjeux de société, sur lesquels la société française apparaît bloquée. Certains d'entre eux, dont celui-ci, au-delà de leur objet même, posent la question de la capacité de l'Etat à assumer ses fonctions régaliennes, à conduire les adaptations, les évolutions nécessaires, posent plus largement la question de son fonctionnement .

La tradition, dans notre pays, fait de l'Etat l'acteur quasi exclusif de la réforme et du changement. Quand ceux&endash;ci apparaissent nécessaires, voire inévitables, ils sont conduits sur le modèle de la modernisation technocratique : un petit nombre sait ou croit savoir ce qui est utile ou bon pour tous, et l'Etat pratiquant le réformisme autoritaire impose à la société ce qui, à ses yeux, est bon pour elle ..puisqu'il l'a décidé.

C'est cette attitude, qui bien souvent, entraîne dans le corps social des réactions de rejet, le durcissement des corporatismes, les discours radicaux qui prétendent défendre les acquis du terrain contre les caprices des experts coupés des réalités.

Il nous faut sortir d'une construction mentale qui place l'Etat, tel un prince éclairé, agissant forcément pour le bien commun, face à un peuple rétif dénonçant a priori les actes du prince. Les réformes nécessitent l'implication de la société civile, parce qu'elles supposent des choix, des arbitrages.

Les réformes ne portent leurs fruits que si elles sont acceptées par les acteurs de la société civile, et acceptées non pas avec passivité, avec résignation mais en y participant.

A partir de là, a-t-on vraiment mesuré que la stratégie du changement, réfléchie maîtrisée, doit se penser aussi fort que les objectifs visés de façon à susciter cette implication, à rendre le " terrain " acteur tout au long du processus ? Il ne s'agit pas là de tactique pour obtenir l'adhésion, il s'agit du renouvellement de la vie démocratique, qui passe aussi par un autre fonctionnement de l'Etat, car la réforme ne passe pas que par le pouvoir politique.

La réforme est difficile, mais elle est nécessaire. Elle est nécessaire pour poursuivre la modernisation de nos institutions, pour les adapter aux transformations du monde (c'est ce que j'appellerais les nécessités d'en haut). Elle est nécessaire pour assurer la solidarité et la cohésion d'une société marquée par des inégalités inacceptables, par la fracture sociale, c'est ce que j'appellerais les demandes d'en bas. La réforme est nécessaire, celle du système éducatif mais aussi celle de l'Etat. Parce qu'elle est nécessaire, il faut rendre explicites pour tous, les raisons vitales du changement. Trop souvent les gouvernements se contentent de formuler un diagnostic, puis de communiquer à son sujet. Or c'est le diagnostic lui-même, dans un premier temps, qui doit être partagé, c'est la condition incontournable de l'acceptation du changement.

Les conditions du débat public, de la confrontation des acteurs et des points de vue, pour construire des opinions structurées, sont partie intégrante du projet de réforme. Communication ne vaut pas concertation, on ne peut les confondre. Le dialogue avec les acteurs de la société civile ne peut se concevoir uniquement comme une source d'information, voire un coup de sonde sur l'état de l'opinion publique. La concertation nécessite du temps, de la constance, la volonté de ne pas fonctionner en vase clos. Il faut donner du poids aux lieux, aux interlocuteurs qui élaborent une pensée collective. Surfer sur une opinion publique, trop souvent définie à coups de sondage, c'est remplacer la démocratie participative, par la démocratie d'opinion.

Or la qualité du débat public conditionne la mobilisation des acteurs sociaux ; leur responsabilisation, l'autonomie qu'on leur accorde, l'initiative qu'on leur laisse conditionnent la réussite de la mise en uvre de la réforme. Ceux qui ont pour rôle d'impulser le mouvement ne réussiront pas sans l'initiative des acteurs de terrain. La réussite d'une réforme passe par l'impulsion d'en haut et les initiatives d'en bas.

Qu'on nous comprenne bien, il faut un pilote dans l'avion. Un pilote qui indique les finalités, qui bâtit un projet fédérateur, qui lui donne du sens. Car, lorsqu'un changement important intervient, chacun, et c'est là une réaction bien normale, mesure les risques immédiats qu'il encourt, les juge à l'aune des acquis, des habitudes d'aujourd'hui, ou de la représentation qu'il s'en fait. Le rôle du pilote, c'est de montrer le gain collectif qui en découlera à moyen terme. On ne gagne pas une réforme en la bâtissant sur des illusions, mais on ne gagne pas non plus une réforme en la bâtissant sur de la sueur et des larmes.

Pour l'Ecole, ce projet fédérateur, il faut en distinguer les différents volets : politique (que faire de l'Ecole aujourd'hui ?), institutionnel (décentraliser. Comment ?), pédagogique, mais aussi montrer leur articulation pour faire percevoir que la logique de chacun n'est pas dissociable de celle du tout .

Le rôle du pilote, c'est aussi d'énoncer les contraintes clairement définies, fermement énoncées, résultant du débat public, et présentant en quelque sorte le nouveau cahier des charges que la nation propose aux institutions éducatives. C'est l'acceptation de ces contraintes qui doit conditionner l'aide, l'augmentation des moyens, dans un processus soumis à évaluation.

La négociation débouche sur un ou des contrats connus de tous, formalisant un projet. Les agencements de projet peuvent être différents dès lors qu'ils poursuivent bien la mise en uvre de l'objectif. Mais tout ceci ne peut fonctionner si on n'est pas convaincu qu'une plus grande autonomie des établissements, un projet pédagogique, la responsabilité des équipes, sont nécessaires. L'expérimentation n'est plus alors un gadget, mais la traduction des diversités de situations et des voies pour résoudre un problème.

Sortir de la logique de l'extrême centralisation, de la logique de l'uniformité du système, c'est se donner les moyens de sortir de l'inflation de demandes, identiques ou contradictoires, de moyens saupoudrés ou empilés, c'est s'appuyer sur une mobilisation capable d'élaborer des cahiers des charges, éléments de négociations collectives et publiques.

On l'aura compris, la réforme d'un système hypercentralisé, générateur d'énormes dysfonctionnements, la construction d'une véritable stratégie du changement, sont aujourd'hui aussi urgents que celle qui touche les savoirs, les contenus, les méthodes, l'équilibre des disciplines. Des milliers d'enseignants l'ont compris qui expérimentent, osent. Les parents le demandent, les élèves le réclament. Chacun à leur manière, ils expriment ce qui est plus largement une demande sociale. Sachons l'entendre, ne pas la tenir en suspicion, mais nous appuyer sur elle pour réussir l'indispensable changement

La réforme du système éducatif est aujourd'hui un beau cas d'école de la non moins nécessaire réforme de l'Etat. Elle montre la nécessité de changer les procédures de décision, les modes de délibération, le suivi des orientations. Pour cela aussi, il faut qu'elle réussisse .