Intervention de
Nicole Notat
secrétaire générale
de la CFDT
Le Compte-rendu
et les interventions de:
Jean-Luc Villeneuve
Nicole Notat
Jean-Michel Zakhartchouk
Annie Thomas
Christian Janin
Raymonde Piecuch
Françoise
Lebocey
L'ensemble
est disponible au format PDF:
CRcolloque.pdf (98Ko)
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Le système éducatif
est sous les feux de l'actualité. On ne peut que s'en
réjouir car il est une des clés de l'avenir. Et
la société française ne s'y trompe pas,
qui se passionne dès qu'on parle de l'Ecole.
Rappelons-nous le sondage que le
SGEN CFDT avait demandé à l'IFOP en octobre 1997.
Que disait-il ? Que les Français accordaient un rôle
capital à l'école dans la socialisation des enfants
et des adolescents. Dans le même temps, ils souhaitaient
qu'elle aide davantage les élèves en difficulté
ou qu'elle améliore les méthodes d'enseignement.
Deux ans après, cette approche n'a pas changé.
Cependant, le débat sur
l'Ecole recèle de curieux paradoxes et met en lumière
de nombreuses contradictions . D'un côté, il intéresse
tout le monde, et chacun a son avis sur la question, pour des
raisons évidentes. Elles sont renforcées en France
par la place centrale que tient l'institution scolaire dans notre
imaginaire politique, dans l'ascension sociale dont elle a été
pendant longtemps un des moteurs les plus puissants. D'un autre
côté, la plupart des débats précis
relatifs à l'école sont perçus comme très
techniques, impénétrables, réservés
aux spécialistes, internes à l'institution. La
plupart des acteurs sociaux non directement concernés
hésitent à s'y engager, voire sont atteints de
lassitude quand on les évoque avec eux.
Paradoxes, contradictions aussi,
entre les finalités qu'on assigne au système éducatif
et les réalités de l'Ecole aujourd'hui .
Ainsi dans la conscience de la
majorité des Français un lien très fort
existe entre l'obtention d'un diplôme et l'espérance
d'un emploi, sa qualité, voire sa rémunération
. Or que voyons-nous ? Des milliers de jeunes gens et de jeunes
filles titulaires pour beaucoup de diplômes d'un niveau
supérieur au Bac qui se présentent en masse au
concours de préposé de la Poste .
Lorsque l'offre de travail s'amoindrit,
le rapport entre le diplôme, la qualification et l'emploi
vole en éclat, avec violence parfois. On sait les désillusions
ainsi créées chez les jeunes, qui alimentent leur
agressivité et celle de leurs familles à l'égard
de l'Ecole. Injustement, car l'Ecole n'est pas seule concernée
par ce grand écart, mais l'Ecole peut-elle s'exonérer
complètement de cette question ?
Contradiction encore : l'affirmation
que la formation se déroule désormais tout au long
de la vie est aujourd'hui partagée par tous .L'idée
que l'Ecole ne peut donner un bagage qui servirait de passeport
définitif pour la vie d'adulte jusqu'à la retraite
est communément admise . Mais cette nouvelle donne a-t-elle
induit des changements dans le fonctionnement de la formation
initiale, dans son contenu ? Est-elle vraiment conçue,
non comme une formation finie, mais comme un soubassement à
l'Education permanente ?
Et pourtant l'urgence est plus
grande que jamais. S'ajoutant à une tendance profonde
de la société française : le discours sur
la crise depuis plus de dix ans a martelé comme une évidence
que seule l'élévation du niveau de formation de
la population pouvait représenter une issue. Le résultat
a été de focaliser la pression sociale sur l'école.
Reprendre l'exigence de formation
permanente, parvenir à construire à tous les niveaux
des itinéraires de formation et de promotion sociale,
mettre en place un véritable système de validation
des acquis déchargerait un peu la pression qui pèse
sur l'école, l'injonction permanente à la réussite
et lui permettrait de respirer un peu.
Contradiction toujours entre une
référence incantatoire à l'unicité
du système, garantie de son caractère républicain,
et un lieu scolaire socialement de plus en plus hétérogène,
où le fonctionnement égalitariste creuse chaque
jour un peu plus les inégalités. Ce n'est invisible
que pour ceux qui ne veulent pas voir. Notre école républicaine
a réussi sa massification, elle n'a pas encore réussi
sa démocratisation .
Cet idéal d'une Ecole la
même pour tous , la même partout, n'est plus le ressort
mobilisateur qu'il a été, parce qu'il a perdu de
son efficacité. Le système, de plus en plus sélectif,
génère des stratégies individuelles, celles
des plus favorisés, pour assurer l'avenir scolaire et
partant le devenir social de leurs enfants.
La variable majeure dans cette
situation est le choix de l'établissement, elle affecte
la totalité du système instaurant une concurrence
permanente entre établissements, transformant le service
public en système régulé en fait par le
marché. A la limite se profile un système scolaire
ségrégué. L'Ecole " sanctuaire ",
encore revendiquée par certains, devient un des foyers
de focalisation des tensions sociales et psychologiques des individus,
qui pèsent sur les enseignants et les élèves,
et expliquent une bonne part des phénomènes de
violence scolaire.
Bref , de contradictions en paradoxes,
l'Ecole ne remplit pas comme elle le devrait ses missions. Et
pourtant la demande sociale à son égard est forte,
parfois même démesurée. Ce que la société
civile a du mal à gérer sur le triple champ de
la sécurité, de l'autorité, du lien social,
se déplace vers l'Ecole qui devient le lieu d'expression
des tensions sociales et à qui on demande de les résoudre.
Et pourtant les missions fondamentales
de l'Ecole n'ont pas vieilli. Comme par le passé, trois
d'entre elles apparaissent essentielles.
L'Ecole a une mission d'apprentissage.
Lieu de transmission des savoirs, elle doit permettre la maîtrise
des plus fondamentaux d'entre eux, qui jouent comme autant de
repères. Lieu d'apprentissage des connaissances et des
compétences, indispensables pour garantir à chacun
une insertion sociale continue. Apprentissage non figé,
mais qui donne à chacun les outils pour adapter connaissances
et savoir faire au long de sa vie, pour développer sa
capacité de jugement.
L'Ecole a une mission de socialisation.
Parce qu'elle est aussi un lieu d'apprentissage de la vie collective,
avec ses règles et ses contraintes, elle permet à
chacun de construire et d'exercer son autonomie, sa responsabilité.
Elle élargit le champ des relations et des réalités
sociales de chaque jeune, favorisant la confrontation à
des cultures, des modes de vie et de pensée différents
de ceux qu'on connaît dans sa famille. Elle est un lieu
d'apprentissage de la citoyenneté.
L'Ecole a une mission de qualification.
Qualification nécessaire pour l'accès au premier
emploi, assez large pour y greffer les compléments de
formation que d'autres postes exigeront.
Les missions fondamentales de l'Ecole
n'ont pas changé, les principes et les valeurs qui les
sous-tendent sont partagés par tous. Mais il y a la réalité.
La réalité, c'est que les conditions sociales de
l'accomplissement de ces missions ont changé, les jeunes
ont changé, et ces missions sont mal remplies.
Aujourd'hui l'égalité
des droits ne suffit plus. Il faut construire l'égalité
des chances. Il faut recaler ces missions, non pour aboutir à
un moins disant social et culturel, non par défaitisme,
mais pour les rendre opérationnelles dans un contexte
nouveau. Les réponses incantatoires, les nostalgies d'un
faux age d'or, le refus suicidaire du mouvement, ont fait la
preuve de leur vanité. Pour construire des solidarités
nouvelles et durables, il faut réformer l'Ecole. Tout
le monde semble-t-il y aspire : les jeunes, les parents, le personnel
éducatif, les politiques de tous bords .
Et pourtant Les multiples tentatives
de réforme qui ont émaillé l'histoire de
ces dernières décennies se sont enlisées,
se heurtant au rejet ou à la passivité et faisant
courir le risque considérable d'une lente implosion sous
l'effet conjugué de la déresponsabilisation et
du découragement des acteurs de terrain.
Cette difficulté de la réforme,
voire cette impossibilité serait paraît-il une maladie
bien française. Et il est vrai que les exemples foisonnent
dans l'Ecole, et hors de l'Ecole, de dossiers brûlants,
véritables enjeux de société, sur lesquels
la société française apparaît bloquée.
Certains d'entre eux, dont celui-ci, au-delà de leur objet
même, posent la question de la capacité de l'Etat
à assumer ses fonctions régaliennes, à conduire
les adaptations, les évolutions nécessaires, posent
plus largement la question de son fonctionnement .
La tradition, dans notre pays,
fait de l'Etat l'acteur quasi exclusif de la réforme et
du changement. Quand ceux&endash;ci apparaissent nécessaires,
voire inévitables, ils sont conduits sur le modèle
de la modernisation technocratique : un petit nombre sait ou
croit savoir ce qui est utile ou bon pour tous, et l'Etat pratiquant
le réformisme autoritaire impose à la société
ce qui, à ses yeux, est bon pour elle ..puisqu'il l'a
décidé.
C'est cette attitude, qui bien
souvent, entraîne dans le corps social des réactions
de rejet, le durcissement des corporatismes, les discours radicaux
qui prétendent défendre les acquis du terrain contre
les caprices des experts coupés des réalités.
Il nous faut sortir d'une construction
mentale qui place l'Etat, tel un prince éclairé,
agissant forcément pour le bien commun, face à
un peuple rétif dénonçant a priori les actes
du prince. Les réformes nécessitent l'implication
de la société civile, parce qu'elles supposent
des choix, des arbitrages.
Les réformes ne portent
leurs fruits que si elles sont acceptées par les acteurs
de la société civile, et acceptées non pas
avec passivité, avec résignation mais en y participant.
A partir de là, a-t-on vraiment
mesuré que la stratégie du changement, réfléchie
maîtrisée, doit se penser aussi fort que les objectifs
visés de façon à susciter cette implication,
à rendre le " terrain " acteur tout au long
du processus ? Il ne s'agit pas là de tactique pour obtenir
l'adhésion, il s'agit du renouvellement de la vie démocratique,
qui passe aussi par un autre fonctionnement de l'Etat, car la
réforme ne passe pas que par le pouvoir politique.
La réforme est difficile,
mais elle est nécessaire. Elle est nécessaire pour
poursuivre la modernisation de nos institutions, pour les adapter
aux transformations du monde (c'est ce que j'appellerais les
nécessités d'en haut). Elle est nécessaire
pour assurer la solidarité et la cohésion d'une
société marquée par des inégalités
inacceptables, par la fracture sociale, c'est ce que j'appellerais
les demandes d'en bas. La réforme est nécessaire,
celle du système éducatif mais aussi celle de l'Etat.
Parce qu'elle est nécessaire, il faut rendre explicites
pour tous, les raisons vitales du changement. Trop souvent les
gouvernements se contentent de formuler un diagnostic, puis de
communiquer à son sujet. Or c'est le diagnostic lui-même,
dans un premier temps, qui doit être partagé, c'est
la condition incontournable de l'acceptation du changement.
Les conditions du débat
public, de la confrontation des acteurs et des points de vue,
pour construire des opinions structurées, sont partie
intégrante du projet de réforme. Communication
ne vaut pas concertation, on ne peut les confondre. Le dialogue
avec les acteurs de la société civile ne peut se
concevoir uniquement comme une source d'information, voire un
coup de sonde sur l'état de l'opinion publique. La concertation
nécessite du temps, de la constance, la volonté
de ne pas fonctionner en vase clos. Il faut donner du poids aux
lieux, aux interlocuteurs qui élaborent une pensée
collective. Surfer sur une opinion publique, trop souvent définie
à coups de sondage, c'est remplacer la démocratie
participative, par la démocratie d'opinion.
Or la qualité du débat
public conditionne la mobilisation des acteurs sociaux ; leur
responsabilisation, l'autonomie qu'on leur accorde, l'initiative
qu'on leur laisse conditionnent la réussite de la mise
en uvre de la réforme. Ceux qui ont pour rôle d'impulser
le mouvement ne réussiront pas sans l'initiative des acteurs
de terrain. La réussite d'une réforme passe par
l'impulsion d'en haut et les initiatives d'en bas.
Qu'on nous comprenne bien, il faut
un pilote dans l'avion. Un pilote qui indique les finalités,
qui bâtit un projet fédérateur, qui lui donne
du sens. Car, lorsqu'un changement important intervient, chacun,
et c'est là une réaction bien normale, mesure les
risques immédiats qu'il encourt, les juge à l'aune
des acquis, des habitudes d'aujourd'hui, ou de la représentation
qu'il s'en fait. Le rôle du pilote, c'est de montrer le
gain collectif qui en découlera à moyen terme.
On ne gagne pas une réforme en la bâtissant sur
des illusions, mais on ne gagne pas non plus une réforme
en la bâtissant sur de la sueur et des larmes.
Pour l'Ecole, ce projet fédérateur,
il faut en distinguer les différents volets : politique
(que faire de l'Ecole aujourd'hui ?), institutionnel (décentraliser.
Comment ?), pédagogique, mais aussi montrer leur articulation
pour faire percevoir que la logique de chacun n'est pas dissociable
de celle du tout .
Le rôle du pilote, c'est
aussi d'énoncer les contraintes clairement définies,
fermement énoncées, résultant du débat
public, et présentant en quelque sorte le nouveau cahier
des charges que la nation propose aux institutions éducatives.
C'est l'acceptation de ces contraintes qui doit conditionner
l'aide, l'augmentation des moyens, dans un processus soumis à
évaluation.
La négociation débouche
sur un ou des contrats connus de tous, formalisant un projet.
Les agencements de projet peuvent être différents
dès lors qu'ils poursuivent bien la mise en uvre de l'objectif.
Mais tout ceci ne peut fonctionner si on n'est pas convaincu
qu'une plus grande autonomie des établissements, un projet
pédagogique, la responsabilité des équipes,
sont nécessaires. L'expérimentation n'est plus
alors un gadget, mais la traduction des diversités de
situations et des voies pour résoudre un problème.
Sortir de la logique de l'extrême
centralisation, de la logique de l'uniformité du système,
c'est se donner les moyens de sortir de l'inflation de demandes,
identiques ou contradictoires, de moyens saupoudrés ou
empilés, c'est s'appuyer sur une mobilisation capable
d'élaborer des cahiers des charges, éléments
de négociations collectives et publiques.
On l'aura compris, la réforme
d'un système hypercentralisé, générateur
d'énormes dysfonctionnements, la construction d'une véritable
stratégie du changement, sont aujourd'hui aussi urgents
que celle qui touche les savoirs, les contenus, les méthodes,
l'équilibre des disciplines. Des milliers d'enseignants
l'ont compris qui expérimentent, osent. Les parents le
demandent, les élèves le réclament. Chacun
à leur manière, ils expriment ce qui est plus largement
une demande sociale. Sachons l'entendre, ne pas la tenir en suspicion,
mais nous appuyer sur elle pour réussir l'indispensable
changement
La réforme du système
éducatif est aujourd'hui un beau cas d'école de
la non moins nécessaire réforme de l'Etat. Elle
montre la nécessité de changer les procédures
de décision, les modes de délibération,
le suivi des orientations. Pour cela aussi, il faut qu'elle réussisse
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