Intervention de
Jean-Michel Zakhartchouk
rédacteur en
chef des Cahiers Pédagogiques
auteur de L'enseignant,
un passeur culturel (ESF)
Le Compte-rendu
et les interventions de:
Jean-Luc Villeneuve
Nicole Notat
Jean-Michel Zakhartchouk
Annie Thomas
Christian Janin
Raymonde Piecuch
Françoise
Lebocey
L'ensemble
est disponible au format PDF:
CRcolloque.pdf (98Ko)
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La mission
culturelle de l'école
Ce qui m'autorise à avancer
ici quelques idées à propos de ce qui me semble
être une des missions de l'école en même temps
qu'un enjeu social capital, c'est à la fois mon expérience
d'enseignant (dans des collèges ZEP) et les échanges
nombreux que j'ai pu avoir au sein du CRAP et des Cahiers
Pédagogiques (stages d'été, réunions
diverses, échanges avec des équipes), complétés
par des lectures diverses et multiformes. Faut-il préciser
que ce ne sont que des pistes, des éléments de
réponse rapidement exposés, qui suscitent aussi
d'autres questions ?
1.
Un enjeu aujourd'hui : la Culture
Parmi les missions fondamentales de l'école, il me
semble bien qu'il y a celle d'un accès à la Culture.
Et en aucun cas, je ne laisserai le monopole de cette idée
de " Culture " à des prétendus "
défenseurs " de celle-ci qui en font leur fonds de
commerce.
Oui, " la " Culture, cela existe. Il y a bien des formes
culturelles supérieures à d'autres, tout ne se
vaut pas et la mise à plat de toutes les valeurs ne me
semble pas " progressiste ". Mais les " républicains
" aux discours lyriques et incantatoires ou aux pleurnicheries
parfois pitoyables s'imaginent être les seuls à
défendre cette idée. Les pédagogues dont
je suis, pour la plupart, pensent bien que l'appropriation du
bien commun qu'est la culture, c'est une partie de leur travail
au quotidien. Mais pour cela, se payer de mots ne sert à
rien.
Il convient cependant dans un premier temps de clarifier autant
que faire se peut ce qu'on peut appeler la culture. Il s'agit
de cette dimension proprement humaine qui constitue un patrimoine
accumulé au fil des siècles, qui nous relie aux
autres hommes, constitue un lien et un liant.
Il existe un certain nombre de productions humaines qui nous
font accéder à un questionnement nous permettant
d'échapper au simple quotidien et à atteindre une
pensée critique et une meilleure connaissance de soi et
du monde. Cela est vrai dans le domaine artistique, mais pas
seulement. Et la Culture doit toujours garder ses relations avec
" les " cultures particulières, dont elle est
issue et qui permettent d'ailleurs de mettre en doute sa superbe
et son orgueil, sa prétention parfois bien abusive à
l'universel
2.
La Culture, oui, mais
Une fois avoir affirmé cela, disons tout de suite
que nous refuserons avec force une conception " notariale
" de la culture. La culture est bien plus du domaine de
l' " être " que de l' " avoir ". On
vit une culture, on ne la " possède " pas comme
un bien marchand (au sens de capital culturel à faire
fructifier !). Je me situe bien sûr dans une conception
démocratique de la Culture, de partage et de mise en commun,
contre tous les élitismes qu'ils soient ouverts (c'est
assez rare aujourd'hui) ou masqués.
D'autre part, la légitimité de la culture est toujours
à conquérir, à interroger. Et cela est essentiel
pour l'enseignant qui ne doit pas être celui qui conjugue
le verbe " aimer " ou " admirer " à
l'impératif, mais fait entrer l'élève dans
une aventure, une démarche complexe et difficile, au cours
de laquelle il devra renoncer à son " narcissisme
" (et à vouloir des élèves " clones
" à notre image)
Enfin, il est indispensable d'intégrer les dimensions
scientifique et technique, d'insérer les uvres culturelles
dans la quotidienneté et dans les pratiques, y compris
celles liées au travail humain.
Et j'ajouterai un autre point. Il faut se défaire de l'illusion
(et là nous nous démarquons des adorateurs du Savoir
Pur) que la Culture protège du " Mal ", des
horreurs et de la barbarie. Le nazisme est arrivé dans
un pays hautement cultivé et les chefs des camps de la
mort pleuraient d'émotion en écoutant Beethoven.
Les grandes uvres littéraires ne nous parlent-elles pas
aussi de massacres , en termes glorifiants parfois : les exploits
d'Ulysse se livrant à une boucherie sans nom à
la fin de l'Odyssée (y compris d'innocents) ne sont sans
doute pas un modèle à suivre
3.
Oui, mais comment ?
Ce qui est évidemment essentiel, c'est de se donner
les moyens de travailler, là où on est, sur ce
" passage culturel ".
Je ne ferai ici qu'indiquer quelques pistes, largement labourées
par les mouvements pédagogiques. Il s'agit en fait de
mobiliser les ressources de la pédagogie.
Cela veut dire en particulier : favoriser le questionnement,
les activités de recherche, le travail autonome, les situations-problèmes
et tout ce qui va dans le sens de la créativité.
Cela veut dire : trouver une articulation entre l'individuel
(établir des liens entre la culture et les questions que
se posent le jeune, ou ce qu'il vit, matériellement ou
" mentalement " quand il est enfant ou adolescent,
avec ses affects et sentiments) et le collectif (la prise de
conscience que la culture, et d'abord le langage, sont des "
biens communs " , ce qui implique certaines normes mais
aussi le jeu avec ces normes)Cela veut dire mettre les élèves
en situation de chercher autant que de trouver
(des réponses), de produire autant que de consommer,
d'imaginer autant que de se conformer
Tout ceci a forcément des traductions concrètes
en matière d'organisation de la vie scolaire et en termes
de revendications qualitatives et quantitatives. Ce n'est pas
l'objet de cet exposé que de développer ce point,
mais il est sous-jacent.
4.
Les conséquences pour le métier :
Disons en outre que tout ceci implique une transformation
du métier d'enseignant. Ce dernier doit de plus en
plus, en raison même de la massification de l'école,
devenir un " médiateur " qui permet les passages,
le aller-retours entre les univers particuliers de chaque élève
et l'univers culturel.
Cela implique très classiquement la nécessité
du travail en équipe interdisciplinaire (la culture étant
bien ouverture à des champs très divers), le développement
de la créativité y compris dans la formation initiale
(et des activités qui le permettent souvent, par exemple
l'expression dramatique, les ateliers d'écriture). Mais
aussi une réflexion des enseignants en formation sur leur
propre rapport à la culture, leur itinéraire, à
travers des textes, des témoignages, des enquêtes,
mais aussi des récits personnels. Cela demande aussi une
introduction des sciences humaines dans les IUFM pour développer
la prise de recul par rapport à ces phénomènes.
5. Comment articuler ce défi
avec les autres dimensions de l'éducation aujourd'hui
?
En conclusion, je dirais qu'il est important d'établir
des liens étroits entre cette mission culturelle et les
autres missions de l'école. Il y a une interaction entre
le travail sur la citoyenneté, la " socialisation
démocratique " (qui n'a rien à voir avec une
socialisation purement normative ou libérale) et cet accès
collectif à la culture. Si on est réellement démocrate,
si on prend au mot l'expression de " partage culturel ",
on ne peut accepter l'idée qu'une petite élite
autoproclamée, au nom de ses diplômes et de ses
titres, s'arroge le rôle de dépositaire légal
de la culture. On ne peut pas non plus accepter de dédouaner
l'École de toute responsabilité, et même
d'une responsabilité majeure dans la démocratisation
culturelle. Car son rôle ne peut s'arrêter à
l'organisation d'une bonne transmission descendante ; à
quoi aura servi de mettre au programme les grands classiques
si ceux-ci sont rejetés, s'il n'en reste rien pour le
plus grand nombre. La démocratie demande à ce qu'on
quitte le ciel des idées abstraites et confortables pour
" le terrain ", là où on ne peut plus
se payer de mots et se contenter de vux pieux.
De même faut-il articuler
apprentissages techniques et culture, en ne considérant
pas celle-ci comme un luxe par exemple dans des ZEP, mais bien
un facteur de motivation qui intervient à tous les niveaux
depuis les plus petites classes. Méfions-nous d'une certaine
conception fausse du " retour aux apprentissages fondamentaux
" qui priverait par exemple certains élèves
en difficulté de la dimension artistique ou les éloignerait
des activités de recherche collective.
Je terminerai en disant que tout
ceci est aussi un plaidoyer pour une "exigence " forte
à l'école. Les adversaires de la pédagogie
accusent les pédagogues d'ignorer la nécessaire
dimension de l'effort. Nous sommes tout au contraire pour l'effort,
mais l'effort est éclairé par le sens -
il est rarement un préalable ; on ne bâtira pas
une culture sur l'ennui ou sur la lecture-corvée par exemple.
Il est plus que jamais urgent de
riposter aux prétendus défenseurs de la culture
en leur ôtant la légitimité de leurs critiques,
en montrant que seule la pédagogie peut permettre de passer
des intentions aux actes. Cela nous confère, il est vrai,
une lourde responsabilité.
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