5 juin 1999 Paris La Sorbonne

 

Écrire au Sgen-CFDT

Intervention de

Jean-Michel Zakhartchouk

rédacteur en chef des Cahiers Pédagogiques

auteur de L'enseignant, un passeur culturel (ESF)

 

Le Compte-rendu

et les interventions de:

Jean-Luc Villeneuve

Nicole Notat

Jean-Michel Zakhartchouk

Annie Thomas

Christian Janin

Raymonde Piecuch

Françoise Lebocey

 


L'ensemble est disponible au format PDF:

CRcolloque.pdf (98Ko)

La mission culturelle de l'école

Ce qui m'autorise à avancer ici quelques idées à propos de ce qui me semble être une des missions de l'école en même temps qu'un enjeu social capital, c'est à la fois mon expérience d'enseignant (dans des collèges ZEP) et les échanges nombreux que j'ai pu avoir au sein du CRAP et des Cahiers Pédagogiques (stages d'été, réunions diverses, échanges avec des équipes), complétés par des lectures diverses et multiformes. Faut-il préciser que ce ne sont que des pistes, des éléments de réponse rapidement exposés, qui suscitent aussi d'autres questions ?

1. Un enjeu aujourd'hui : la Culture
Parmi les missions fondamentales de l'école, il me semble bien qu'il y a celle d'un accès à la Culture. Et en aucun cas, je ne laisserai le monopole de cette idée de " Culture " à des prétendus " défenseurs " de celle-ci qui en font leur fonds de commerce.
Oui, " la " Culture, cela existe. Il y a bien des formes culturelles supérieures à d'autres, tout ne se vaut pas et la mise à plat de toutes les valeurs ne me semble pas " progressiste ". Mais les " républicains " aux discours lyriques et incantatoires ou aux pleurnicheries parfois pitoyables s'imaginent être les seuls à défendre cette idée. Les pédagogues dont je suis, pour la plupart, pensent bien que l'appropriation du bien commun qu'est la culture, c'est une partie de leur travail au quotidien. Mais pour cela, se payer de mots ne sert à rien.
Il convient cependant dans un premier temps de clarifier autant que faire se peut ce qu'on peut appeler la culture. Il s'agit de cette dimension proprement humaine qui constitue un patrimoine accumulé au fil des siècles, qui nous relie aux autres hommes, constitue un lien et un liant.
Il existe un certain nombre de productions humaines qui nous font accéder à un questionnement nous permettant d'échapper au simple quotidien et à atteindre une pensée critique et une meilleure connaissance de soi et du monde. Cela est vrai dans le domaine artistique, mais pas seulement. Et la Culture doit toujours garder ses relations avec " les " cultures particulières, dont elle est issue et qui permettent d'ailleurs de mettre en doute sa superbe et son orgueil, sa prétention parfois bien abusive à l'universel

2. La Culture, oui, mais
Une fois avoir affirmé cela, disons tout de suite que nous refuserons avec force une conception " notariale " de la culture. La culture est bien plus du domaine de l' " être " que de l' " avoir ". On vit une culture, on ne la " possède " pas comme un bien marchand (au sens de capital culturel à faire fructifier !). Je me situe bien sûr dans une conception démocratique de la Culture, de partage et de mise en commun, contre tous les élitismes qu'ils soient ouverts (c'est assez rare aujourd'hui) ou masqués.
D'autre part, la légitimité de la culture est toujours à conquérir, à interroger. Et cela est essentiel pour l'enseignant qui ne doit pas être celui qui conjugue le verbe " aimer " ou " admirer " à l'impératif, mais fait entrer l'élève dans une aventure, une démarche complexe et difficile, au cours de laquelle il devra renoncer à son " narcissisme " (et à vouloir des élèves " clones " à notre image)
Enfin, il est indispensable d'intégrer les dimensions scientifique et technique, d'insérer les uvres culturelles dans la quotidienneté et dans les pratiques, y compris celles liées au travail humain.
Et j'ajouterai un autre point. Il faut se défaire de l'illusion (et là nous nous démarquons des adorateurs du Savoir Pur) que la Culture protège du " Mal ", des horreurs et de la barbarie. Le nazisme est arrivé dans un pays hautement cultivé et les chefs des camps de la mort pleuraient d'émotion en écoutant Beethoven. Les grandes uvres littéraires ne nous parlent-elles pas aussi de massacres , en termes glorifiants parfois : les exploits d'Ulysse se livrant à une boucherie sans nom à la fin de l'Odyssée (y compris d'innocents) ne sont sans doute pas un modèle à suivre

3. Oui, mais comment ?
Ce qui est évidemment essentiel, c'est de se donner les moyens de travailler, là où on est, sur ce " passage culturel ".
Je ne ferai ici qu'indiquer quelques pistes, largement labourées par les mouvements pédagogiques. Il s'agit en fait de mobiliser les ressources de la pédagogie.
Cela veut dire en particulier : favoriser le questionnement, les activités de recherche, le travail autonome, les situations-problèmes et tout ce qui va dans le sens de la créativité. Cela veut dire : trouver une articulation entre l'individuel (établir des liens entre la culture et les questions que se posent le jeune, ou ce qu'il vit, matériellement ou " mentalement " quand il est enfant ou adolescent, avec ses affects et sentiments) et le collectif (la prise de conscience que la culture, et d'abord le langage, sont des " biens communs " , ce qui implique certaines normes mais aussi le jeu avec ces normes)Cela veut dire mettre les élèves en situation de chercher autant que de trouver (des réponses), de produire autant que de consommer, d'imaginer autant que de se conformer
Tout ceci a forcément des traductions concrètes en matière d'organisation de la vie scolaire et en termes de revendications qualitatives et quantitatives. Ce n'est pas l'objet de cet exposé que de développer ce point, mais il est sous-jacent.

4. Les conséquences pour le métier :
Disons en outre que tout ceci implique une transformation du métier d'enseignant. Ce dernier doit de plus en plus, en raison même de la massification de l'école, devenir un " médiateur " qui permet les passages, le aller-retours entre les univers particuliers de chaque élève et l'univers culturel.
Cela implique très classiquement la nécessité du travail en équipe interdisciplinaire (la culture étant bien ouverture à des champs très divers), le développement de la créativité y compris dans la formation initiale (et des activités qui le permettent souvent, par exemple l'expression dramatique, les ateliers d'écriture). Mais aussi une réflexion des enseignants en formation sur leur propre rapport à la culture, leur itinéraire, à travers des textes, des témoignages, des enquêtes, mais aussi des récits personnels. Cela demande aussi une introduction des sciences humaines dans les IUFM pour développer la prise de recul par rapport à ces phénomènes.

5. Comment articuler ce défi avec les autres dimensions de l'éducation aujourd'hui ?
En conclusion, je dirais qu'il est important d'établir des liens étroits entre cette mission culturelle et les autres missions de l'école. Il y a une interaction entre le travail sur la citoyenneté, la " socialisation démocratique " (qui n'a rien à voir avec une socialisation purement normative ou libérale) et cet accès collectif à la culture. Si on est réellement démocrate, si on prend au mot l'expression de " partage culturel ", on ne peut accepter l'idée qu'une petite élite autoproclamée, au nom de ses diplômes et de ses titres, s'arroge le rôle de dépositaire légal de la culture. On ne peut pas non plus accepter de dédouaner l'École de toute responsabilité, et même d'une responsabilité majeure dans la démocratisation culturelle. Car son rôle ne peut s'arrêter à l'organisation d'une bonne transmission descendante ; à quoi aura servi de mettre au programme les grands classiques si ceux-ci sont rejetés, s'il n'en reste rien pour le plus grand nombre. La démocratie demande à ce qu'on quitte le ciel des idées abstraites et confortables pour " le terrain ", là où on ne peut plus se payer de mots et se contenter de vux pieux.

De même faut-il articuler apprentissages techniques et culture, en ne considérant pas celle-ci comme un luxe par exemple dans des ZEP, mais bien un facteur de motivation qui intervient à tous les niveaux depuis les plus petites classes. Méfions-nous d'une certaine conception fausse du " retour aux apprentissages fondamentaux " qui priverait par exemple certains élèves en difficulté de la dimension artistique ou les éloignerait des activités de recherche collective.

Je terminerai en disant que tout ceci est aussi un plaidoyer pour une "exigence " forte à l'école. Les adversaires de la pédagogie accusent les pédagogues d'ignorer la nécessaire dimension de l'effort. Nous sommes tout au contraire pour l'effort, mais l'effort est éclairé par le sens - il est rarement un préalable ; on ne bâtira pas une culture sur l'ennui ou sur la lecture-corvée par exemple.

Il est plus que jamais urgent de riposter aux prétendus défenseurs de la culture en leur ôtant la légitimité de leurs critiques, en montrant que seule la pédagogie peut permettre de passer des intentions aux actes. Cela nous confère, il est vrai, une lourde responsabilité.