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MARIE CHOQUET Epidémiologiste
et Directeur de recherche à l'Inserm (Institut National de la
Santé et de la Recherche Médicale), responsable de l'équipe
"santé de l'adolescent" (Paris).
Synthèse : http://www.ville.gouv.fr/
Texte intégral : Éditions ESF .
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- De quelle façon étudiezvous
les questions de violence juvénile ?
En tant quépidémiologiste, je travaille sur des
échantillons représentatifs délèves
pour savoir combien sont concernés par les questions de santé
que nous étudions et quels sont les facteurs associés.
La violence ne constitue quune question parmi dautres
: consommation de substances psychoactives, absentéisme, dépressivité,
tentative de suicide...
Les enquêtes existantes dans le monde sur la santé des
adolescents nont que récemment inclus le thème
de la violence. Il ny a pas encore de questionnaire standardisé
et la violence demeure mal définie.
Dailleurs quand on interroge les enseignants sur ce quest
pour eux la violence, les réponses varient considérablement.
Or, tout ce qui est mal défini est mal mesuré.
Retenir, comme nous le faisons, les phénomènes de violence
physique (bagarres, racket, casse) est une commodité. Mais
plus on étend à des phénomènes moins graves,
plus le flou lemporte.
- Quelle est la démarche de lInserm
en ce domaine ?
Nous ne travaillons pas dans une optique de sécurité
publique mais de santé publique. Nous avons une approche globale,
cest-à-dire physique, psychologique et sociale. Nous
considérons la violence sous ses divers aspects : conduites
violentes, violence subie et la violence sur soi.
Comme il nest pas possible dembrasser lensemble
des manifestations de violence, nous retenons des indicateurs dans
chaque domaine.
En ce qui concerne la violence sur soi, par exemple, les suicides
et tentatives de suicide font lobjet de nombreux travaux. Par
contre en matière de violences subies, la violence sexuelle
ou les brimades répétées (bullying) nont
fait que récemment lobjet dattention. Force est
de constater, pour linstant, que les définitions pour
chacune des violences sont loin de faire lunanimité.
- La France se distingue t-elle parmi
les pays européens ?
Létude que nous venons de terminer montre quon
serait plutôt au-dessus de la moyenne en matière de violences
subies et un peu en-dessous en ce qui concerne les conduites violentes.
En tout cas, les petits français ne sont pas pires quailleurs.
De tels résultats peuvent sembler incohérents avec les
données issues dautres travaux. En sociologie ou en criminologie
les études sont fréquemment fondées sur des données
institutionnelles dont linterprétation est délicate.
La démarche santé - épidémiologie repose
sur une méthode, lenquête individuelle, qui fournit
des données plus fiables.
- Quelles conclusions tirezvous de vos
travaux ?
Quand on se soucie de santé publique on ne peut pas ignorer
que le suicide est la cause de 800 morts par an chez les jeunes. Rien
à voir avec les effets de la violence scolaire qui focalise
tant lattention. Comparée à 12 autres pays européens,
la France nest en bonne posture ni pour les accidents de la
route ni pour le suicide. Cette mortalité violente est évitable.
Pourtant, on ne sen occupe guère.
Les jeunes sont dabord des victimes. 7% dentre eux, par
exemple, déclarent avoir déjà fait une tentative
de suicide et 9% y penser souvent, ce qui représente en moyenne
2 à 3 élèves par classe. Les statistiques officielles
ont, en priorité, amélioré leur connaissance
des conduites violentes des jeunes (police, école). Le même
effort na pas été consenti pour connaître
les autres sortes de violences. Or ce que nos travaux mettent en évidence
cest une très forte corrélation entre les phénomènes
de violence sur soi et les conduites violentes. Ce qui me fait dire
que lon ne résoudra pas les unes sans aborder les autres.
- Quelles sont les caractéristiques
des jeunes qui ont des conduites violentes ?
Considérés dans leur ensemble, les phénomènes
de violence touchent indifféremment les jeunes de toutes les
couches sociales. La violence existe dans tous les milieux. Croire
quelle est une caractéristique de la jeunesse des banlieues
est complètement erroné. Par contre, les modalités
dexpression de cette violence varient selon le sexe, lâge
et aussi la catégorie sociale. Il y a par exemple plus de tentatives
de suicide chez les jeunes filles des milieux favorisés. La
violence physique est plus fréquente dans les milieux populaires
et de ce fait chez les jeunes dorigine étrangère.
Mais les différences sont loin dêtre aussi considérables
quon limagine.
- Que faire selon vous ?
Dans le rapport "souffrances et violences à ladolescence(*)",
nous avons formulé une centaine de propositions. Nous nous
sommes surtout attaché à des choses qui permettent léchange,
la discussion entre les générations, à lécole
et hors de lécole . Il faut que les individus de tout
âge et de tout milieu se connaissent et se reconnaissent. Le
non-échange conduit à la crispation et à la cristallisation
des problèmes.
- Et en milieu scolaire ?
Pour que ça marche, il faut
que tous les gens qui travaillent dans un établissement soient
daccord sur ce quil y a à transmettre. De même
quil est difficile dêtre co-partenaire dans un projet
pour des familles à qui lon dit ce quelles doivent
faire où qui sentent quon les considère incompétentes
en matière éducative. Quand on a dit à des enseignants
au cours de nos enquêtes : "il faut parler avec vos jeunes",
ils ont répondu que ce nétait pas de leur compétence.
Ce sentiment dincompétence révèle surtout
la difficulté dintroduire de léchange individuel
dans une approche plus collective. Sy ajoute la difficulté
à discerner le normal du pathologique. Cette difficulté
ne doit pas conduire à rejeter tous les problèmes sur
dautres. Dans la plupart des cas, chacun possède une
compétence. Il faut en rechercher la complémentarité.
La multiplication des médiateurs révèle cette
difficulté du dialogue direct, de la peur dautrui : a
t-on vraiment besoin dexperts pour se parler ? Là où
des intermédiaires seraient nécessaires, cest
pour accompagner les enseignants (surtout en début de carrière)
dans leur démarche éducative, aider les enseignants
avant quils soient perdus. Noublions pas quils sont
souvent seuls face à des situations qui peuvent les dépasser.
Nos propositions ne sont bien sûr pas exhaustives. Nous avons
privilégié ce qui pourrait prévenir "lincendie"
plutôt que de jouer les "pompiers". Lidée
est que des mesures qui améliorent la situation pour tous (jeunes
et adultes) permettent de diminuer les dérapages.
Propos recueillis par Émile Pinard
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