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Enseignant, chercheur et militant pédagogique, Philippe Meirieu vient de démissionner de la direction de l'INRP, estimant que «la poursuite de la rénovation pédagogique est gravement compromise ».

Il tire ici le bilan de son expérience et prend position dans les derniers débats qui traversent l'École.



 

 

 

     
  • Que retires-tu de ton passage à l'INRP ?

    Je n'ai pas accepté cette direction pour m'engager dans une carrière de haut fonctionnaire. Je me sens d'abord, pour ma part, un enseignant, un chercheur et un militant pédagogique. Je pensais qu'il y avait à l'INRP, un vrai travail possible pour faire avancer quelques idées qui me tiennent à c“ur : associer plus étroitement les praticiens à la recherche, favoriser le développement de recherches sur les pratiques, mettre en réseau les innovations, en évaluer les résultats, en capitaliser et faire connaître les acquis. Il me semblait aussi particulièrement nécessaire, dans la confusion et la mauvaise foi des débats actuels sur l'école, de contribuer à les éclairer par une mise en perspective historique et philosophique. J'ai tenté de réaliser ces objectifs pendant deux années° tout en gérant au quotidien une administration lourde et en faisant face à de nombreuses contradictions : il n'est pas facile de défendre l'idée que les postes à l'INRP doivent être ouverts, le plus largement possible, à tous les enseignants intéressés par la recherche et, d'autre part, d'affronter l'inquiétude, voire la colère de ceux qui sont là, en place depuis longtemps et n'ont pas démérité. Mais il faut choisir : la limitation du temps des détachements et leur renouvellement me sont apparus indispensables pour favoriser la meilleure irrigation du terrain par la recherche. L'exercice des responsabilités institutionnelles permet de faire un dur apprentissage : l'ensemble des intérêts individuels légitimes ne constitue pas forcément l'intérêt général. Cela dit, ce n'est pas pour cela que je suis parti.

     

     

  • Que penses-tu du projet de Jack Lang de mettre en place quelques établissements expérimentaux ?

    J'ai toujours milité pour l'innovation pédagogique. Cette dernière est même, à mes yeux, une condition essentielle de la recherche : on ne peut rien observer si l'on ne fait pas "varier" certains éléments. Je crois à la "recherche exploration", au nécessaire développement de l'inventivité pédagogique ; je crois qu'il faut être à l'écoute de tous ceux qui mettent en place des formules originales et nouvelles. Mais cette démarche doit s'accompagner d'une évaluation minimale. Il faut qu'on puisse dégager des enseignements de ce que l'on observe, réfléchir sur ce qui est transférable et à quelles conditions. C'est pourquoi il me semble que le développement d'établissements expérimentaux en dehors de l'INRP est dangereux. Dangereux pour ces établissements qui peuvent dériver vers le "n'importe quoi" ou ne réussir que grâce au traditionnel "effet placebo", dangereux pour l'INRP qui se voit ainsi renvoyé dans sa tour d'ivoire.

    J'ajoute une vraie crainte : que, pour des raisons politiques, voire politiciennes, on se contente d'une stratégie "vitrines". Il est relativement facile aujourd'hui de se rallier les conservateurs en renonçant à un certain nombre de réformes et à se rallier les progressistes en affichant quelques enclaves novatrices. On gagnera peut-être ainsi quelques voix aux élections, mais on risque de laisser le système scolaire en panne : sans véritable solution aux défis qui se présentent à lui aujourd'hui.

  • Le collège pour tous est attaqué ? Comment te situes-tu dans ce débat ?

    Le principe du collège pour tous est, à mes yeux, absolument essentiel. Il participe de la scolarité obligatoire et, à ce titre, il doit garantir à tous les jeunes une véritable culture commune, leur permettant de se spécialiser ensuite dans une profession ou un champ disciplinaire. Si le collège pour tous est menacé, c'est, à mon avis, pour plusieurs raisons : d'une part, nous n'avons pas véritablement défini ce que nous attendons de la scolarité obligatoire : quelles sont les compétences que chaque élève doit maîtriser ? Que doit-il avoir rencontré comme expériences sociales au cours de ses seize premières années ? Quels savoirs sont-ils absolument indispensables pour qu'il puisse affronter et comprendre un monde de plus en plus complexe et abstrait ? Tant que nous n'aurons pas tranché sur ces questions et tant que nous n'aurons pas retrouvé une grande ambition pour la scolarité obligatoire, la question du collège ne pourra pas vraiment être traitée. D'autre part, le problème du collège aujourd'hui, c'est, à bien des égards, le problème de l'hétérogénéité des classes : celle-ci inquiète les parents et met les enseignants en difficulté. De plus, une idéologie, pour le moins fâcheuse, qui commence à s'exprimer ouvertement, laisse entendre que l'on ne peut enseigner efficacement que dans des classes homogènes à tous égards° on en vient même, dans certains cas, à évoquer une homogénéité ethnique ! Ma conviction est que l'hétérogénéité est une richesse et qu'il faut la réintroduire là où elle n'existe pas suffisamment : les "classes de référence", au collège, doivent absolument être hétérogènes pour que la scolarité obligatoire soit un véritable creuset social conforme au projet de "l'École de la République". Mais cela n'est possible qu'à deux conditions : qu'à côté des classes hétérogènes, des groupes de niveaux ou de besoins, du tutorat, de l'accompagnement individualisé soient développés pour répondre aux problèmes spécifiques de certains élèves° et aussi que la formation des enseignants soit repensée pour que ces derniers apprennent véritablement à gérer l'hétérogénéité.

    À travers la question du collège, c'est une vraie question de société qui se pose : se résigne-t-on à ce que les clivages sociaux se développement de plus en plus tôt et de plus en plus vite ou espère-t-on encore que la société française pourra rester fidèle à ses idéaux de liberté, d'égalité et de fraternité ?

     

    Propos recueillis par Jean-Luc Villeneuve