Laurent Mucchielli est historien
et sociologue au centre de recherche sociologique sur le droit et les
institutions pénales du CNRS, codirecteur de la revue
Déviance et société.
Depuis 1998, il travaille sur la
délinquance juvénile.
Il est auteur de
«Crimes et sécurité :
l'état des savoirs»
aux éditions La Découverte.
Pour en savoir plus :
http://laurent.mucchielli.free.fr
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La violence juvénile est-elle
le problème n°1 de notre société?
Certes non ! Sil est
incontestable que la délinquance juvénile a augmenté
au cours des vingt dernières années, la prétendue
«explosion» de ce phénomène est loin dêtre
fondée. Le sentiment de peur est manipulé par les
élites politiques, policières, médiatiques
pour des raisons idéologiques, corporatives ou mercantiles.
Les causes du sentiment dinsécurité sont multiples.
La précarité de lemploi et le chômage
en constituent par exemple un facteur important.
En résumé, je dirais que les jeunes des quartiers
pau- vres se battent entre eux de façon plus intense aujour-
dhui quhier, que les jeunes des quartiers pauvres volent
ou détruisent des biens privés un peu plus quavant
mais ils lont toujours fait et enfin que les jeunes des quartiers
pauvres exercent une violence contre les institutions et tout ce
qui les symbolise, et ceci est clairement plus fréquent aujourdhui
par rapport à il y a vingt ans.
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Et dans lÉducation
nationale ?
Lécart est très grand
entre la représentation manipulée par les médias,
limage de lenseignant agressé par un élève,
et la réalité qui est dabord et surtout celle
dune violence des jeunes entre eux. Ce qui est sûr par
contre cest que la relation sest durcie au sein des
établissements avec la scolarisation de masse car une partie
des élèves se retrouve en situation de marginalisation
intellectuelle.
Les enseignants sont victimes de chahut et dincivilités
qui sont perçus comme agressions et qualifiés de violence.
Il y a là un glissement sémantique qui est sans doute
à rapprocher de lécart grandissant entre lorigine
sociale des enseignants et les jeunes de milieu populaire quils
ne comprennent plus.
- Les données recueillies par
lÉducation nationale sont-elles crédibles ?
Il faut se saisir du nouveau logiciel mis en place par lÉducation
nationale plutôt que de le dénigrer avant même
quil ait fait ses preuves. Cest de lintérêt
de tout le monde quun outil recensant les faits graves fonctionne
même sil ne retient pas ce que lon qualifie aujourdhui
dincivilités. Le problème va être le taux
de réponses obtenus.
- Pourquoi y a t-il perte de confiance
dans lÉcole ?
Le renforcement des inégalités scolaires au sein même
dun système qui se prétend de plus en plus égalitaire
constitue une hypocrisie dont il faut bien un jour payer le prix.
Lécole est sensée être la même pour
tous. En réalité, au sein des classes, au sein des établissements
et au sein des zones géographiques (entre établissements),
les inégalités se sont complètement redéployées
au cours des vingt dernières années. Dès lors
il est assez logique que les tensions saccumulent sur lÉcole.
- Dans quelles directions vous semble-t-il
possible dagir au sein de lÉducation nationale
?
Jen vois trois : les contenus, les pratiques pédagogiques,
lorientation et la sélection.
LÉcole est le lieu dacquisition de savoirs fondamentaux
dont le rôle émancipateur est indéniable. Mais
elle ne doit pas être que cela. Avant dentrer dans des
apprentissages intellectuels à caractère disciplinaire,
il faut un tant soit peu comprendre le monde dans lequel on vit. Une
fois assurés les apprentissages de base, la formation du citoyen
est essentielle pour la suite de la scolarité. Elle implique
une ouverture de lécole sur le monde extérieur.
Par ailleurs, le modèle de transmission des savoirs fondé
sur la seule culture écrite créé des inégalités
dès le départ de la scolarité. Quant à
évoquer internet, comme on lentend, dans une société
ou demeure plusieurs millions dillettrés, ce nest
pas sérieux.
Enfin il faut dire que la dévalorisation du travail ouvrier
a pour conséquence que lorientation est vécue
comme déchéance. Dans une société dont
le bloc social principal est constitué demplois peu qualifiés
dans lindustrie et les services, les effets en sont considérables.
Au sein de la société française actuelle, fondée
sur lidéal républicain de légalité
des chances, cest à dire la mobilité sociale absolue,
la façon dont les jeunes se représentent et anticipent
leur destin social est une question cruciale.
Ne craignez-vous pas de culpabiliser les enseignants ?
La politique de lautruche serait de ne pas reconnaître
les carences du système de formation. La pédagogie ne
tombe pas du ciel, tenir une classe ça sapprend, comprendre
que ce qui est en jeu dans une classe dépasse les seuls contenus
disciplinaires est nécessaire.
Si lon veut réellement que la société de
nos enfants soit moins violente, alors il faut redéfinir une
véritable politique de prévention cest à
dire intervenir sur certaines des structures de notre société
qui encouragent actuellement le développement de la délinquance
juvénile. LÉducation nationale, pour y tenir son
rôle, doit sortir de ses routines et de ses blocages.
On ne résoudra pas le problème de la délinquance
juvénile avec des recettes policières et judiciaires.
La prévention est la seule politique sociale générale
qui puisse prétendre mobiliser tous les acteurs institutionnels
et même tous les citoyens autour dun espoir en des relations
sociales meilleures.
Propos recueillis par Michel Debon
et Émile Pinard
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