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Agnès van Zanten
est sociologue, chargée de recherche au Centre National de la
Recherche Scientifique dans le cadre de lObservatoire Sociologique
du Changement.
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- Vos différentes recherches
portent sur les Zep, les politiques éducatives municipales,
la mixité sociale dans les établissements, quel est
votre regard sur lhétérogénéité
?
Il faut dabord se mettre daccord sur le vocabulaire car
on désigne souvent de façon pudique comme classe "hétérogène"
une classe homogène de bas niveau. Très souvent aussi
on va parler de classes très difficiles à gérer
non seulement à cause des difficultés scolaires des
élèves mais parce quon y a regroupé des
élèves à cause de leur comportement. La vraie
classe hétérogène est une classe où il
existe des écarts scolaires importants, mais pas trop grands
pour éviter le sentiment dhumiliation de la part du faible
et permettre leffet dentraînement entre élèves.
Dans un tel cas, lenseignant peut aider les élèves
à progresser avec beaucoup de gains pour les élèves
de niveau faible, même si le rythme de progression des plus
forts peu parfois être légèrement ralenti. Les
réactions négatives à légard des
classes hétérogènes sexpliquent à
la fois par la peur des parents des classes moyennes soucieuses de
protéger leurs enfants dune trop grande mixité
sociale dans les établissements et dune concurrence plus
aiguë sur le marché du travail et par le sentiment dimpuissance
denseignants peu formés et peu aidés pour assumer
la massification de lenseignement secondaire dans de bonnes
conditions.
- Que dire alors de la sectorisation
?
La carte scolaire, telle quelle existe, ne répond pas
à lattente des familles ; elle na pas changé,
ou si peu, alors que la réalité urbaine est tout autre.
Le ministère de lÉducation nationale et les collectivités
locales hésitent à afficher clairement leur politique
en matière de carte scolaire. On assiste à un laxisme
grandissant dans certains secteurs. Il existe bien des règles
générales, mais centralisées, avec quelques ajustements
à la marge, mais cette marge sest agrandie. Dans une
étude menée dans deux villes de la proche banlieue parisienne,
nous nous sommes ainsi aperçus quentre 25 et 30 % des
élèves ne fréquentaient pas létablissement
de leur secteur. Les établissements sont différents,
mais surtout inégaux entre eux.
Le choix de létablissement pose un dilemme éthique
aux parents: "si je suis un bon parent, je suis un mauvais citoyen".
Il faut choisir entre lintérêt de son enfant et
celui de la société. Langoisse, lanxiété,
le poids du chômage ne facilitent pas les décisions.
Mais les parents sont aussi inégaux devant le choix car celui-ci
est largement conditionné par les ressources matérielles
et culturelles des parents et par lenvironnement socio-géographique
et institutionnel.
Les professionnels de léducation des établissements
"fuis" vont alors, en tacite accord avec les parents et
grâce à une grande "tolérance" de ladministration,
créer des classes de niveau ou des classes spécifiques
renforçant ainsi la ségrégation à lintérieur
des établissements.
En fait, tout repose actuellement sur léthique des acteurs
enseignants, chefs détablissements ou parents. Ce qui
manque réellement est un nouveau système de régulation
à léchelle locale. Il faut une instance qui régule
lactivité des établissements, qui coordonne loffre
et la demande de formation à léchelle locale.
- La mise en place de bassin de formation
ne serait-il pas une forme de réponse ?
Cest une forme de réponse. Il faut une coordination parce
que les acteurs sont très indépendants et en même
temps paralysés par labsence de directives claires. Beaucoup
de classes sont hétérogènes. À partir
de quel moment bascule-t-on ? Il faut noter que quand on crée
une bonne classe par des regroupements délèves,
toutes les autres deviennent mauvaises dans lesprit des enseignants
des parents et des élèves. Il y a la réalité
et limage que lon sen fait. Très tôt,
les enfants vivent le collège comme lieu dinjustice,
dinégalité. Il y a lâge qui joue
cest ladolescence -, mais les élèves se
détournent du collège parce quil y a absence très
forte de coordination entre enseignants, familles, quartier, école.
- Une autre façon de travailler
ne changerait-elle pas les choses ?
Jusque vers les années 60 70, lÉcole bénéficiait
dun soutien externe important ; elle a perdu progressivement
de sa légitimité en tant quinstance dintégration
même si les sondages continuent à montrer une certaine
satisfaction des parents vis-à-vis de son fonctionnement. Face
à cette situation, il faut que lÉcole puisse développer
un nouveau projet, coordonner le travail des personnels à lintérieur
et opérer une ouverture maîtrisée vis-à-vis
de son environnement. Sinon, le risque est que lÉcole
fasse de plus en plus lobjet dun management de lextérieur
de la part des parents et de ladministration. Il faut un projet
décole, détablissement, il faut développer
les relations collégiales, et pas seulement entre enseignants,
mais aussi entre enseignants et non enseignants. Cest un problème
de coordination, de collégialité, de travail en équipe.
Il faut être capable de se mettre daccord sur des normes
notation, discipline
-, être capable de se critiquer
heures de débat sur la pratique. Il faut repenser la
coordination interne et plus largement au niveau du bassin de formation.
Il faut plus dautonomie, ce qui ne signifie pas être livré
à soi même, mais permettre une adaptation en fonction
du public. Il faut trouver le moyen pour que les jeunes enseignants
restent avec un contrat valable sur plusieurs années, avec
un projet. Une réflexion déquipe, sur de vraies
questions, doit être menée. La formation doit préparer
les jeunes enseignant à ce type de travail collégial.
À la sortie de lIUFM, beaucoup de jeunes enseignants
arrivent sans rejet des élèves de banlieue, mais leur
type actuel de formation ne leur permet pas daller vers la construction
dun projet à la fois en raison de labsence de directives
claires de la part des responsables politiques et administratifs et
de labsence de coordination à lintérieur
des établissements.
On a actuellement limpression quil y a dun côté
des parents qui ont peur pour lavenir scolaire et professionnel
de leurs enfants, de lautre des enseignants désarmés
et, plus loin, des hommes politiques qui prennent acte des tensions
du système sans apporter de réelles solutions.
Propos recueillis par Michel Debon
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